Qui évoque le Festival de Cannes et les stars du 7e art, pense aussi presque immédiatement au champagne, tant cinéma, glamour et bulles paraissent former l’inséparable trinité de la Croisette, au point d’ailleurs que la 9e édition du festival, en 1956, eut pour partenaire le Comité Champagne. Dans cet article, j’ai souhaité revenir sur les rapports, certains étonnants, d’autres excessifs, quelques-uns inspirants, souvent économiques, mais jamais seulement économiques, entre l’effervescence et le festival de cinéma le plus important au monde.
Il s’agit là d’un premier tour d’horizon qui débute en 1939, avec l’édition qui n’eut pas lieu, mais servit de modèle à celles d’après-guerre, qui compile de nombreux témoignages pétillants d’habitués du Festival, et qui revient enfin sur quelques évènements qui furent particulièrement marqués par la présence de champagne, et parfois marquants pour l’histoire du cinéma.
Le Festival de Cannes n’aura pas lieu
Nous sommes le soir du 22 aout 1939, à Cannes, au Palm Beach. S’y déroule le bal des petits lits blancs, un gala caritatif mondain, très à l’américaine, où la moindre table a été vendue à l’avance (1000 couverts à 1000 francs), et dont les bénéfices servent à financer l’aide aux enfants atteints de la tuberculose osseuse. De grandes vedettes françaises sont présentes, mais aussi un grand nombre de stars hollywoodiennes dont Marlène Dietrich, Tyrone Power, Gary Cooper, Norma Shearer ou encore George Raft. Tous sont envoyés par les studios hollywoodiens pour participer à ce qui doit être le tout premier festival international du film de Cannes, programmé du 1er au 20 septembre.

© Archives municipales de la ville de Cannes, droits réservés.
Cette soirée du 22 aout est importante car elle sert en quelque sorte de répétition générale de ce que devra être, une semaine plus tard, le grand diner d’ouverture du Festival. Le champagne coule à flot. Et Fernandel vient de terminer son tour de chant quand un terrible orage éclate, faisant sauter le courant et déclenchant une panique générale. Tout le monde s’enfuit !
L’actrice Pola Negri, qui fut une icône du cinéma muet, se souvient :
Le bal de charité annuel des Petits Lits Blancs se tenait au Casino Palm Beach de Cannes. Toute la jet set internationale était présente, et personne ne semblait se souvenir d’un événement plus glamour. Des sculptures en papier mâché étaient ornées de rubans et de guirlandes de fleurs naturelles. Coupes de champagne à la main, nous nous sommes précipités sur la terrasse pour admirer le front de mer s’embraser sous un feu d’artifice éblouissant.
Des fusées illuminaient le ciel et, à leur lumière, je remarquais un programme de danse virevoltant sur la pelouse. Le vent l’accompagnait dans un pas de deux endiablé qui devenait de plus en plus frénétique tandis que les arbres ondulaient dans un bruissement d’applaudissements de plus en plus fort, acquérant une explosivité qui emplissait la nuit. La lumière qui éclairait le ciel n’était plus fournie par des feux d’artifice ; un orage d’été s’était soudain levé.
Nous nous précipitâmes à la recherche d’un abri, les talons d’argent boueux se prenant dans les ourlets de soie tachés, piétinant des fleurs meurtries et abîmées. Les murs en treillis s’effondraient autour de nous, et ce qui avait été un magnifique spectacle se transforma rapidement en une ruine pathétique.

Le lendemain, le 23 aout, le Pacte germano-soviétique était signé. Le 29, un communiqué du ministère de l’Education nationale et des Beaux-Arts actait le report du festival.
L’ouverture du Festival international du cinéma qui devait avoir lieu à Cannes le 1er septembre, est ajournée et sera reportée au 10 septembre si les circonstances le permettent.
Les circonstances ne le permirent pas, le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahissait la Pologne. La mobilisation générale était déclarée. Le Festival n’aurait pas lieu.
Il faut dire que ce festival avait été imaginé en 1938 dans un contexte particulier, celui d’une montée des tensions, en Europe et dans le monde, entre les régimes démocratiques ou libéraux et les dictatures fascistes, ce qui rendait quasiment inévitable le déclenchement d’une guerre. Tout le monde s’attendait à ce qu’elle éclate du jour au lendemain. L’idée de ce festival avait été conçue par Philippe Erlanger, le jeune directeur de l’Association française d’action artistique, comme une réponse aux volontés, de moins en moins masquées, des fascistes et des nazis de contrôler le monde culturel. Il revenait de la 6e édition de la Mostra de Venise lors de laquelle les gouvernements italiens et allemands étaient ouvertement intervenus pour que soient récompensés deux films de propagande, Les Dieux du stade (Olympia 1. Teil – Fest der Völker, 1938) de Leni Riefenstahl et Luciano Serra, pilote (Luciano Serra pilota, 1938) de Goffredo Alessandrini (le réalisateur officiel du régime mussolinien).
«Nous étions au début de septembre 1938, trois semaines avant Munich. On savait le jury décidé à primer un film américain, mais les pressions de Berlin sur tous les satellites de l’Axe (le jury était international) furent telles qu’à la dernière minute, le Grand prix échut aux Dieux du stade. Or, le chef-d’œuvre de Leni Riefenstahl n’y avait pas droit aux termes du règlement puisqu’il s’agissait d’un documentaire. Cela provoqua une grande indignation dans les démocraties, les Anglais et les Américains déclarèrent qu’ils ne reviendraient pas à Venise.
Le lendemain soir, 3 septembre, je pris le train pour Paris, encore ému par la violence de l’incident et profondément inquiet de la crise tchécoslovaque. La guerre semblait inévitable, je m’attendais à être mobilisé, peut-être dès mon arrivée. Songeant à ces choses dans mon wagon-lit, je ne pus trouver le sommeil et rêvais tout éveillé. L’aube naissant, à défaut d’un songe, il me vint une idée. Dès lors que les circonstances enlevaient à la Mostra une indispensable objectivité, pourquoi, si, miraculeusement, la paix était sauvée, ne pas créer en France un Festival modèle, le Festival du monde libre ?



La guerre, donc, eut raison de ce premier festival du monde libre, alors même qu’en moins d’un an, Philippe Erlanger et ses équipes étaient parvenus à l’organiser, appuyés par le ministre Jean Zay qui ne ménagea pas ses efforts, et secondés par les hôteliers de la ville de Cannes. Tout était prêt : les infrastructures et capacités d’accueil et de réception à Cannes ; un règlement transparent accepté par les participants ; Louis Lumière, lui-même en président d’honneur du Festival ; 12 nations représentées (USA, France, Royaume-Uni, Luxembourg, Pays-Bas, Belgique, Pologne, Suède, URSS… et même la Tchécoslovaquie alors qu’elle avait été annexée, « Pour nous, la Tchéco-Slovaquie existe toujours. Du reste, les films qui seront présentés par ce malheureux pays ont été tournés avant le « protectorat » du Reich, et le délégué officiel sera sans doute M. Osusky, ambassadeur de Tchéco-Slovaquie à Paris » affirmait Tony Ricou, le Secrétaire général du Festival au quotidien L’Eclair de Nice le 21 aout 1939) ; une sélection de films brillante dont Le Magicien d’Oz (The Wizard of Oz) de Victor Fleming, Monsieur Smith au Sénat (Mr. Smith Goes to Washington)de Frank Capra, Elle et lui (Love Affair) de Leo McCarey, Au revoir Mr. Chips (Goodbye, Mr. Chips) de Sam Wood, L’Auberge de la Jamaïque (Jamaica Inn) d’Alfred Hitchcock, et pour la sélection française, pas forcément de grands films, mais des œuvres signées néanmoins par certains des plus grands cinéaste du moment, La charrette fantôme de Julien Duvivier, La Loi du Nord de Jacques Feyder ou encore L’Enfer des anges de Christian-Jaque ; enfin sur la croisette la présence assurée non seulement des vedettes françaises (Harry Baur, Pierre Fresnay, Victor Francen, Louis Jouvet, Michèle Morgan, Jean Tissier, Annie Ducaux, Charles Vanel…), mais aussi internationales et notamment américaines, les studios hollywoodiens ayant dès le début très largement soutenu le festival : James Cagney, Cary Grant, George Raft, David Niven, Joel McCrea, Ginger Rogers, Barbara Stanwick, Akim Tamiroff, Judy Garland, Rita Hayworth ou encore Spencer Tracy, mais aussi Boris Chtchoukine, icone soviétique de l’époque pour avoir, par deux fois, interprété Lénine à l’écran.












Tout était donc prêt pour un évènement couronné de succès, et plus encore puisqu’il avait été pensé d’entrée de jeu comme un lieu de festivités. Un comité d’accueil avait été installé, présidé par le comte d’Herbemont qui n’en était pas à son coup d’essai, s’étant déjà chargé du comité des mondanités de l’Exposition universelle de 1937. Le champagne ne pouvait être que la boisson phare d’un tel moment, tant il se situait à la croisée de deux univers particulièrement effervescents, la café society, plus aristocratique dans l’esprit, et l’ancêtre de la jet set, avec déjà le glamour hollywoodien.

© Archives municipales de la ville de Cannes, droits réservés.
Le programme était ambitieux : le 1er septembre, un grand dîner d’inauguration au Casino Palm Beach, sous la présidence du ministre Jean Zay ; le 4 septembre, la Nuit du Cinéma au Casino de Juan-les-Pins avec la participation de toutes les vedettes internationales présentes à Cannes ; le 9 septembre, un dîner de l’Élégance au Palm Beach de Cannes ; le 13 septembre, le souper de Mimi Pinson sur les terrasses de l’hôtel Le Provençal de Franck Jay Gould à Juan-les-Pins ; et pour finir, une fête éblouissante au Palm Beach en présence de toutes les délégations. C’est à l’occasion de cette dernière soirée, avec gala pyrotechnique, que devaient être remis les prix et récompenses.
Et tel n’était que le programme officiel, auquel il fallait ajouter toute une série de réceptions mondaines privées.
« C’est en même temps pour la Côte d’Azur – on l’a déjà dit, mais on ne saurait trop le redire – une occasion unique de couronner cette saison d’été dont la renommée a traversé l’Océan, par une série de galas incomparables où le travail éclairé d’illustres compétences penchées sur les productions artistiques les plus fameuses aura pour cadre maintes festivités de la plus haute élégance, écrit le journaliste Ernest Deuilly le 21 août dans Le petit Niçois. De nombreuses réunions mondaines, nous l’avons brièvement annoncé, conféreront, en effet, au Festival du Film le caractère de suprême distinction dont toute initiative, sur la Riviera, se doit d’être marquée »
Dès le début, ce festival de la liberté, qui n’eut pas lieu, avait été conçu comme une ode au cinéma, aux stars, aux fêtes en tous genres et aux bulles qui les accompagnent.
Un festival international de l’effervescence !
Paix et liberté retrouvées, c’est en 1946 qu’enfin le premier festival international du film ouvrit ses portes à Cannes. La recette avait été imaginée avant-guerre, elle fut réalisée immédiatement après, avec les mêmes protagonistes, à l’exception d’un de ses fondateurs, et non des moindres, Jean Zay, mort le 20 juin 1944, assassiné par des miliciens. Quant à Louis Lumière, qui avait accepté la présidence d’honneur de l’édition de 1939, son âge avancé, mais aussi sa proximité avec le régime de Vichy, le mirent d’emblée à l’écart. Sinon, on retrouvait Philippe Erlanger, comme premier délégué général du festival (1946-1951), Georges Huisman (qui, en tant que directeur général des Beaux-Arts, avait été nommé Président du Comité d’organisation du festival de 1939) comme directeur du jury du festival de 1946, et le comte d’Herbemont comme président du comité d’accueil.

A l’arrivée cette première édition fut un succès qui allait se répéter les années suivantes.
Renommé en 2002 simplement « Festival de Cannes », il s’est imposé à partir des années 1950 comme l’évènement le plus important du cinéma mondial, d’un point de vue artistique bien sûr, économique également, mais aussi festif.
Le champagne allait y trouver une place de choix. D’abord parce qu’il est certainement la boisson même du cinéma et de ses stars, et cela depuis le temps du muet et des premières grandes vedettes hollywoodiennes, plus qu’européennes peut-être, mais aussi parce qu’il est le nectar des fêtes et encore plus des fêtes à la française. Du coup, à Cannes, pas un diner ni une soirée sans bulles.

Compilons quelques témoignages d’habitués du festival.
Gilles Jacob, délégué général puis président du Festival de Cannes de 2001 à 2014.
Qui donc sera surpris du fait que, aux proches qui le presseront, les yeux brillants, de raconter sa quinzaine, le festivalier tout juste de retour à la vraie vie propose, plutôt qu’une énième interprétation complotiste du palmarès, son carnet de fêtes : la plus chic et la plus trash, le meilleur buffet et le champagne le plus généreusement servi, la plus déprimante et la plus drôle, les moments glamour que lui a offerts le Festival (« J’ai tenu la porte des toilettes à Sharon Stone, elle m’a dit merci dans un français parfait »), les rencontres improbables (« Joachim Phoenix m’a taxé toutes mes clopes à la soirée Universal, je peux te dire qu’il a pas arrêté de fumer ») ?
Gilles Jacob, Dictionnaire Amoureux du Festival de Cannes
Fabrice Leclerc, journaliste de cinéma à Paris Match.
C’est comprendre aussi que tout est possible à Cannes. Voir sept films en une journée, boire du champagne à 11 heures du matin, défendre (ou pas) un film pour des raisons que l’on aura oubliées quelques années plus tard, se retrouver sur un sofa assis à côté d’une belle blonde et mettre plusieurs minutes à se rendre compte que c’est Sharon Stone, faire la queue à la caisse de la Fnac rue d’Antibes devant Max von Sydow (…)
Ces années-là. 70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes, sous la direction de Thierry Frémeaux
Jean-Pierre Lavoignat, journaliste de cinéma, ancien rédacteur en chef de Première et ancien directeur de la rédaction de Studio Magazine.
Il y en a eu tellement d’autres, des moments de complicité partagés avec des artistes qu’on admirait et qu’on aimait. Des fous rires irrépressibles et des engueulades homériques à propos des films qu’on avait vus – le champagne finissait par calmer les esprits
Ces années-là. 70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes, sous la direction de Thierry Frémeaux
Nick James, critique de cinéma britannique, rédacteur en chef du magazine Sight & Sound entre 1998 et 2017.
Éviter de sortir à Cannes est difficile, même si vous le voulez ! Lors de mon premier Cannes en 1997, j’étais arrivé bien déterminé à vivre reclus comme un moine, ne sortant que pour assister à un maximum de projections. Mais à peine débarqué, ma valise à roulettes à la main, Lizzie m’aperçut et m’entraîna sur le port où, au bout de quelques minutes, je me retrouvai invité à bord d’un yacht. Alors, une coupe de champagne à la main, je compris que j’allais profiter des deux : voir des films et faire la fête.
Ces années-là. 70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes, sous la direction de Thierry Frémeaux
Philippe Dupuy, journaliste, ancien grand reporter à Nice Matin.
Il faut s’y faire : Cannes est cet endroit étrange et irréel où une fois l’an, au milieu des Rolls, des palaces, des plages et des boutiques de luxe, l’industrie du cinéma abasourdie de sa propre puissance se souvient, le dernier jour du Festival entre deux coupes de champagne, que le monde est un puits sans fond de misère et de souffrances et palme le film qui représente le mieux cette triste réalité, à l’exclusion de tous les autres.
Ces années-là. 70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes, sous la direction de Thierry Frémeaux
Frédéric Mitterrand, écrivain, ancien ministre de la Culture et de la Communication.
C’est le dernier jour de la compétition, le jury se réunit ce soir et demain ce sera le dernier jour du festival avec la proclamation du palmarès et la cérémonie de clôture. (…) Moi, je ne me sens pas fatigué du tout mais toutes les fins m’attristent même quand le champagne coule à flots et qu’on promet de se revoir l’an prochain, la cérémonie de clôture me rappelle les distributions de prix au lycée autrefois avec le sentiment déchirant de rupture et de séparation qu’annonçaient les grandes vacances.
Frédéric Mitterrand, Le Festival de Cannes
Steven Soderbergh, réalisateur, Palme d’or 1989 pour Sexe, Mensonges et Vidéo.
CANNES, 10-16 MAI 1989
La chambre de Laura étant située en face de la mienne, nous nous sommes installés sur mon balcon et avons bu du champagne jusqu’à ce que le ciel blanchisse, C’était très agréable. Je suis convaincu que c’était là la dernière grande projection de sexe, mensonges et vidéo.
CANNES LE 24 MAI 1989
[…] Vers 11 heures du soir, Alison et moi prenions un dernier verre au bar de l’hôtel quand sont entrés Wim Wenders, Peter Handke et Solveig Dommartin, le trio des Ailes du désir (Handke faisait partie du jury, cette année, avec Wim Wenders). Nous avons bu du champagne (je dois commencer à m’immuniser) et avons discuté pendant une heure ou deux. Je les ai trouvés géniaux et je ne pouvais rêver fin plus parfaite pour mon « expérience cannoise.Les visiteurs de Cannes, textes et documents réunis par Gilles Jacob
A Cannes, on le voit, le champagne est omniprésent. On pourrait multiplier les anecdotes, tant elles sont nombreuses. Avec parfois quelques ratages et aussi plusieurs excès.
Ainsi en 1983, David Bowie et toute l’équipe du film Furyo (Merry Christmas, Mr. Lawrence), dont le réalisateur Nagisa Ōshima, ont-ils commencé à sabler le champagne, car selon les bruits c’est un film japonais qui devrait recevoir la Palme d’Or. Les bruits disaient juste, mais c’est le film La Ballade de Narayama de Shōhei Imamura qui fut récompensé !


Quant aux excès, mentionnons par exemple les 350 bouteilles de champagne de la réception italienne en 1949 qui firent pas mal parler d’elles. Et, de ce point de vue, sont encore plus marquants tous les abus qui se sont déroulés durant les fêtes organisées en marge des festivités officielles, dans des villas privés, et dont certaines ont été et sont encore litteralement exhubérantes. Celles de la Begum, Yvette Blanche Labrousse, Miss France 1930, devenue l’épouse de l’Aga Khan III, qui se tenaient dans sa villa Yakimour, au Cannet, défrayèrent plus d’une fois la chronique. Il semble, notamment, qu’on y remplissait l’immense piscine de champagne, pour s’y baigner !
Marques entre business et inspiration
On comprend qu’un tel festival soit une aubaine pour les maisons de champagne. D’ailleurs, la plupart sont présentes et n’hésitent pas à s’y faire remarquer.
Et à ce jeu, le plus visible est certainement le champagne choisi pour être le fournisseur officiel du festival, avec à la clé, environ 10 000 bouteilles à fournir chaque année. Durant 28 ans ce fut la maison Piper-Heidsieck qui décrocha la palme.
Elle soulignait la volonté de cette maison de mettre en avant ses liens avec le milieu du cinéma. Qui ne se rappelle la confession de Marylin Monroe « Je ne me couche qu’avec une goutte de Chanel n° 5 et je me lève avec un verre de Piper-Heidsieck », pour laquelle son troisième mari, Arthur Miller, avait demandé à la marque de lui concevoir un seau à champagne gravé à son nom ? Et quelques décennies plus tôt, en 1933, n’étaient-ce pas Stan Laurel et Oliver Hardy qui, non pas directement dans le film Les compagnons de la Nouba (Sons of the Desert, 1933) réalisé par William A. Seiter, mais dans les photographies promotionnelles qui en furent tirées, martyrisaient avec tout le burlesque qui les caractérisait une bouteille de la marque ?

Photographe George Barris

Le partenariat avec Cannes n’avait rien d’opportuniste. Il relevait d’un positionnement de cette maison de champagne plus global, s’appuyant sur un engagement important en faveur du 7e art, comprenant tout à la fois d’autres partenariats avec par exemple les Oscars ou le Festival du film américain de Deauville, mais aussi un soutien à la Cinémathèque française et la restauration de films tels que The Four Horsemen of the Apocalypse (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, 1921) de Rex Ingram ou L’Age d’Or (1930) de Luis Bunuel.
Aussi, chaque année, entre 1993 et 2020, la maison Piper-Heidsieck conçut-elle des cuvées spécial Cannes, avec des bouteilles « habillées » aux couleurs du festival et des étiquettes qui en reprenaient l’affiche.







A partir de 2021, c’est une autre marque qui prit le relai : le champagne Telmont, une maison appartenant au groupe Rémy Cointreau, mais dont un investisseur minoritaire n’est autre que l’acteur Leonardo di Caprio.

© Champagne Telmont
Il existe aussi une autre manière pour du champagne d’être présent à Cannes et de s’y faire remarquer.
Lors du festival de 1958, la maison G.H. Mumm lança une nouvelle cuvée, un « Cordon Rosé ». Sur l’habillage de la bouteille, on pouvait voir le dessin d’une rose qui fut commandé par René Lalou (le président du conseil d’administration de G.H. Mumm) au peintre Léonard Foujita (qui devait par la suite décorer la chapelle Notre-Dame-de-la-Paix, construite en 1966 sur un terrain appartenant à Mumm). A l’époque, le Cordon Rosé était un champagne millésimé assez rare, plutôt cher, produit en assez petite quantité et qui ne fut lancé qu’en France, Belgique, Suisse et… Italie.


A droite : Habillage de la cuvée Cordon Rosée
© Archives du Champagne G.H. Mumm



A gauche : Agnès Laurent, Foujita, Madeleine Robinson
Au centre : Marcel Achard (Président du jury du festival) , Foujita, Agnès Laurent
A droite : René Lalou (Président du conseil d’administration de G.H.Mumm), Jean Marais, Agnès Laurent, Madeleine Robinson, Foujita
© Archives du Champagne G.H. Mumm

© Archives du Champagne G.H. Mumm
Or une bouteille se retrouva deux ans plus tard dans une scène d’un film qui devint mythique à Cannes, La dolce vita réalisé par Federico Fellini, récompensé par la Palme d’Or du festival de 1960. Lors d’une scène dans un cabaret romain, le père de Marcello Mastroianni joué par Annibale Ninchi commande du champagne, « du bon Clicquot », et se voit apporter un Cordon Rosé qu’il déguste en compagnie de Magalie Noël !





Images extraites du film La dolce vita (1960) réalisé par Federico Fellini
Grand amateur de champagne, Fellini en plaçait souvent dans ses films : ainsi dans sa toute première réalisation, Les Feux du music-hall (Luci del varietà, 1950) qu’il cosigne avec Alberto Lattuada, mais également dans Il bidone (1955) et dans Les Nuits de Cabiria (Le notti di Cabiria) qu’il présenta à Cannes en 1957.
Fellini découvrit-il le Cordon Rosé au festival en 1958, des photographies attestant de sa présence cette année-là sur la Croisette, ou plus tard en Italie ? Il est difficile de l’établir en l’absence de témoignages. Peu importe finalement, ce champagne rosé restant doublement attaché à Cannes qui le vit naitre et lui offrit une palme.

© UPI/AFP
1956 : l’édition champagne
Le 9e festival international du film fut inauguré le 23 avril 1956 par François Mitterrand, alors ministre de la Justice du gouvernement Guy Mollet, qui arrivait de Monaco où il avait représenté la France au mariage de Grace Kelly et du prince Rainier III de Monaco qui s’était déroulé le 17 avril.

Loin d’une image glamour, ce festival débuta d’abord par une série d’incidents géopolitiques. Le Japon exigea que le film britannique A Town Like Alice (Ma vie commence en Malaisie) de Jack Lee soit retirée de la sélection officielle car les soldats japonais y étaient, selon eux, caricaturés. Le festival refusa également le film est-allemand Himmel ohne Sterne (Ciel sans étoiles) de Helmut Käutner, car il remettait en question le morcellement de Berlin. Enfin, à la demande de la République fédérale allemande, Nuit et Brouillard d’Alain Resnais fut présenté… mais hors compétition ! Pour Resnais, ce fut le début d’un parcours du combattant à Cannes puisqu’en 1959, à la demande du Quai d’Orsay, son film Hiroshima mon amour fut aussi retiré de la sélection officielle, puis en 1966 La guerre est finie, à la demande du gouvernement espagnol.
Pour autant, de nombreuses stars s’étaient déplacées pour cette édition, parmi lesquelles Fernandel, Kim Novak – qui fut la star la plus appréciée du public, ses apparitions déclenchant une véritable « Kimmania » alors même qu’aucun de ses films n’était présenté –, Doris Day, Ginger Rogers, Michèle Morgan, Edwige Feuillère, Gérard Philippe, Alfred Hitchcock, Picasso, ou encore Brigitte Bardot, qui n’était pas encore BB mais déjà une véritable petite starlette. Elle s’éclipsa d’ailleurs de Cannes pour rejoindre Roger Vadim et tourner Et Dieu… créa la femme qui la consacra icône du 7e art.


A droite : Festival de Cannes 1956 Ginger Rogers © Photo Plage Coll CIVC


A droite : Festival de Cannes 1956 Edwige Feuillère © Photo Plage coll CIVC
Mais, l’une des plus grandes stars de ce Cannes 1956, peut-être plus encore que le champagne lui-même, fut le Comité Champagne (dont la dénomination officielle était Comité interprofessionnel du vin de Champagne) – partenaire officiel du Festival.

© CIVC
Du coup, Cannes se trouva envahit de bouteilles. On en croisait partout sur la Croisette, jusque dans les vitrines des magasins, et on en buvait partout, dans les palaces, les bars et les restaurants bien sûr, et jusque dans la toute nouvelle institution des nuits cannoises qui venait d’ouvrir ses portes et dans laquelle se produisaient les premiers disc-jockeys français : la boite de nuit, « Whisky à Gogo ». Du champagne au Whisky à Gogo, il fallait quand même le faire !

© J. Feneyrol Coll CIVC

© J. Feneyrol coll CIVC
Du champagne, on en but également lors du souper du Grand Gala qui clôtura le festival et qui fut organisé en collaboration avec le Comité des Vins de Champagne. Lors de cette soirée, les vedettes purent assister à un défilé des plus grandes marques de couture parisiennes, en dégustant un menu composé autour du roi des vins. L’élégance à la française.


© CIVC
Cette année-là, pour la première fois furent récompensés deux documentaires, mais signés par deux des plus grands réalisateurs français : Le Monde du silence (1956) de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle reçut la Palme d’Or, alors que le film n’était pas favori et que ni Cousteau ni Malle n’étaient restés pour la recevoir, tous les deux étant repartis certains de n’obtenir aucun prix ; Le Mystère Picasso (1955) d’Henri-Georges Clouzot se vit décerner le Prix spécial du jury. Furent également récompensés le grand réalisateur suédois, Ingmar Bergman, qui obtint le Prix de l’humour poétique pour son film Sourires d’une nuit d’été (Sommarnattens leende, 1955) et, pour la toute première fois, un jeune réalisateur qui allait devenir l’un des plus grands, l’Indien Satyajit Ray, qui remporta le Prix du document humain pour La Complainte du sentier(Pather panchali, 1955).




Un festival somme toute plein de rebondissements, de découvertes et de bulles.
RÉFÉRENCES
Pierre Billard, Le Festival de Cannes: D’or et de palmes, Gallimard, 1997
Thierry Frémeaux (sous la direction de), Ces années-là. 70 chroniques pour 70 éditions du Festival de Cannes, Stock, 2017
Gilles Jacob, Dictionnaire Amoureux du Festival de Cannes, Plon, 2018
Gilles Jacob (textes et documents réunis par), Les visiteurs de Cannes, Hatier, 1992
J.M.G. Le Clézio et Robert Chazal, Les années Cannes 40 ans de festival, Hatier, 1987
Olivier Loubes, Cannes 1939. Le festitval qui n’eut pas lieu, Armand Colin, 2016
Frédéric Mitterrand, Le Festival de Cannes, Robert Laffont, 2007
Pola Negri, Memoirs of a Star, Doubleday, 1970
Henry-Jean Servat, Si le festival de Cannes m’était conté…, Filipacchi, 2007
Serge Toubiana, Cannes Cinéma. 50 ans de festival vus par Traverso, Cahiers du Cinema – Editions de l’Etoile, 1997
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Stéphane Kraxner archiviste et historiens des maisons de champagne maisons de champagne G.H.Mumm et Perrier-Jouët, pour tout ce qui concerne le lancement de la cuvée Cordon Rosé de chez G.H. Mumm et sa présnece dans La dolce vita de Frederico Fellini.
Je remercie également le Comité Champagne qui m’a permis il y a deux ans de travailler sur sa participation à l’édition 1956 du festival de Cannes, et tout particulièrement Brigitte Batonnet, la documentaliste du Comité Champagne.