LITTERATURE/ Littérature et champagne, un duo éclectique

Le site Champagne et cinéma s’agrandit doublement. D’abord parce qu’il a le plaisir d’accueillir dans ses colonnes une nouvelle autrice, Léa Ribailler, ensuite dans son périmètre, parce qu’elle y publiera des articles dont les sujets aborderont la présence du champagne (et peut-être d’autres vins et alcools) dans les œuvres littéraires. Pour son premier article Léa Ribailler a choisi de brosser un court mais très intéressant panorama de quelques apparitions du champagne dans la littérature, dont certaines sont surprenantes, voire inattendues, quand d’autres nous permettent de comprendre comment ce vin si particulier se forge une signature culturelle, impose une grammaire artistique, qui se retrouvent, sous des formes parfois légèrement différentes, avec quelques spécificités, dans d’autres modes d’expression, telles que le cinéma, les arts plastiques ou encore certaines œuvres publicitaires.

Associer le champagne à la notion de littérature n’a aucun effet de surprise chez ceux qui aiment la lecture. En effet, cela fait déjà trois siècles que le champagne se mêle aux belles-lettres. Parce qu’il rime avec réussite, bonheur et festivités, sa présence dans les œuvres est considérable. Si bien qu’aujourd’hui, il est devenu le vin le plus cité de la littérature française et continue à s’infiltrer dans les paysages littéraires les plus variés. Alors qu’en est-il de ces espaces textuels dont s’empare le champagne ?

Une naissance intellectuelle et littéraire  

Le champagne apparaît pour la première fois en littérature vers 1660 dans les comédies anglaises, comme c’est le cas de celle de Samuel Butler, Hudibras, écrite en 1663.  A cette époque, les Britanniques importent le vin de Champagne et le font mousser chez eux. C’est ainsi que la notion de sparkling champaign fait son apparition dans les textes, presque vingt ans avant la naissance du champagne tel qu’on le connaît aujourd’hui. Associé à un élixir de vie, il est pour Lord Byron « la rosée immortelle » dans son Don Juan de 1819 : « J’ai une autre figure sous la main : que diriez-vous d’une bouteille de champagne, réduite par le froid à une liqueur glacée, qui laisse dans son centre quelques gouttes de cette rosée immortelle, le contenu d’un verre à peu près, mais au – dessus de tout prix, et plus énergique que le vin le plus généreux exprimé de la grappe la plus mûre dans sa forme la plus liquide. C’est tout l’esprit du vin réduit à sa quintessence ; ainsi l’aspect le plus froid peut concentrer, malgré l’apparence un nectar caché. »

Portrait de Samuel Butler (1612-1680) attribué à Pieter Borsseler datant de 1665
© National Portrait Gallery, London
Première planche d’une série de douze imaginées, conçues e gravées par le peintre William Hogarth en 1726 pour illustrer le poème satirique de Samuel Butler, Hubridas.
Portrait de Lord Byron (1788-1824) par Théodore Géricault datant de 1811

J’ai une autre figure sous la main : que diriez-vous d’une bouteille de champagne, réduite par le froid à une liqueur glacée, qui laisse dans son centre quelques gouttes de cette rosée immortelle, le contenu d’un verre à peu près, mais au – dessus de tout prix, et plus énergique que le vin le plus généreux exprimé de la grappe la plus mûre dans sa forme la plus liquide. C’est tout l’esprit du vin réduit à sa quintessence ; ainsi l’aspect le plus froid peut concentrer, malgré l’apparence un nectar caché.

Lord Byron, Don Juan (1819-1824)

Edition illustrée du Don Juan de Lord Byron datant de 1826
© British Library

En France, il faut attendre la fin du XVIIIe siècle avant que le plus royal des vins n’accède à son trône car les méthodes de production sont encore loin d’être au beau fixe. A son apogée à partir de 1870, ce vin pétillant symbolise dans de nombreux textes l’influence des idées vivaces et piquantes des Lumières qui ont marqué le siècle précédent. En effet, pour le philosophe Diderot, originaire de Langres, en pays champenois, le champagne devient dans son roman Jacques le Fataliste et son maître, le vin préféré de Jacques, le domestique. Ce dernier contraindra son maître à en boire avec lui, renversant ainsi la hiérarchie sociale établie au Moyen Âge. 

Portrait de Denis Diderot () par Louis-Michel van Loo datant de 1767
© Musée du Louvres

« Monsieur, dit-elle au maître, est-ce que vous nous laisserez aller tout seuls ? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire, vous n’en boirez pas de meilleur de toute la route. » En parlant ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait le bouchon ; ce fut avec une adresse singulière qu’elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper une goutte de vin. « Allons, dit-elle à Jacques ; vite, vite, votre verre. » Jacques approche son verre ; l’hôtesse, en écartant son pouce un peu de côté, donne vent à la bouteille, et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s’était prêté à cette espièglerie, et l’hôtesse de rire et Jacques et son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour s’assurer de la sagesse de la bouteille, puis l’hôtesse dit : « Dieu merci ! ils sont tous dans leurs lits, on ne m’interrompra plus, et je puis reprendre mon récit. » Jacques, en la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à son maître : Notre hôtesse a été belle comme un ange ; qu’en pensez-vous, monsieur ?

Denis Diderot, Jacques le Fataliste et son maître

L’Hôtesse asperge le maître de champagne, illustration de Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot par Maurice Leloir (gravure réalisée par Augustin Mongin) datant de 1884 (éditeur: Chamerot, Paris)
© Bibliothèque nationale de France / Utpictura18
Jacques, son maître et l’hôtesse qui raconte l’histoire, illustration de Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot par René Lelong datant de 1928
© Bibliothèque nationale de France

Le champagne et les autres boissons de la littérature

Nombreux sont les écrivains réputés pour leur consommation de précieux nectars alcoolisés, et cela depuis l’Antiquité. Naturellement, la marque de cet amour apparaît dans les textes. Ovide dans son Art d’Aimer écrit, « Vénus parmi les vins, c’est du feu sur du feu ». Sans le vin, la déesse de l’amour n’aurait même aucun pouvoir,  à en croire l’ouvrage : « où manque le vin s’éteint l’attrait de Vénus ». Bien plus tard, le champagne apparaît dans les poèmes de Guillaume Apollinaire qui avait combattu dans les vignobles de la Marne et aimait ses vins. Le député-maire d’Épernay Bernard Stasi de 1970 à 1977 déclare au cours d’une allocution municipale que « le champagne est aux autres vins ce que la poésie est à la prose ».

Guillaume Apollinaire au café de Flore par Michel Larionov, dessin au crayon datant du 24 mai 1914,

LE VIGNERON CHAMPENOIS

Le régiment arrive
Le village est presque endormi dans la lumière parfumée
Un prêtre a le casque en tête
La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie
Les ceps de vigne comme l’hermine sur un écu
Bonjour soldats
Je les ai vus passer et repasser en courant
Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente
Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne
Échelonnés ainsi que sont les ceps de vigne
J’envoie mes bouteilles partout comme les obus d’une
charmante artillerie

La nuit est blonde ô vin blond
Un vigneron chantait courbé dans sa vigne
Un vigneron sans bouche au fond de l’horizon
Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante
Un vigneron qui sait ce qu’est la guerre
Un vigneron champenois qui est un artilleur

C’est maintenant le soir et l’on joue à la mouche
Puis les soldats s’en iront là-haut
Où l’Artillerie débouche ses bouteilles crémantes
Allons Adieu messieurs tâchez de revenir
Mais nul ne sait ce qui peut advenir

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Le Vigneron champenois illustration du poème de Guillaume Apollinaire par Giorgio de Chirico, Lithographie sur vélin datant de 1930 réalisée pour Gallimard (Atelier Desjobert, imprimeur)
© MAH Musée d’art et d’histoire, Ville de Genève

D’autres écrivains, cependant, lui ont tout de même préféré d’autres boissons. En effet, le gin et les « pesantes rasades de mauvais vin » abondent dans la poésie de la décadence et de la lassitude de Milosz d’après François Bonal (dans son Anthologie du champagne). Le champagne y est alors toujours absent. James Joyce quant à lui fait l’éloge du Whisky dans Dubliners (Les Gens de Dublin, 1914) : « La musique légère du whisky qui coulait dans les verres créait une agréable diversion ». Et Hermann Hesse était un très grand adepte du vin d’Alsace, comme on ne peut que le constater dans Der Steppenwolf (Le Loup des steppes, 1927).

Un vin poétiquement éclectique 

Si la littérature était un vin, elle serait un champagne. Ce dernier éveille les sensations des personnages, et les met en joie sans les plonger dans l’ivresse, permettant ainsi à leurs passions de s’exalter. Les liens se tissent entre les personnages au moment de la consommation du champagne dans le roman de 1952, Léone d’Yves Gandon, un écrivain champenois et petit-fils de viticulteurs. La rencontre de Léone et Jérôme, son prince d’Espagne est un des moments clés du roman et se réalise sous l’égide du champagne. 

La consommation de champagne motive le progrès social et les personnages deviennent tout à coup plus lestes et enclins à transformer l’environnement qui les entoure. Jérôme, le mari de Léone, personnage éponyme du roman, rentre ivre chez lui et se met tout à coup à prédire l’installation du téléphone. L’histoire se déroule à la Belle Époque et il s’agit d’une véritable révolution. L’affirmation au futur de l’indicatif « Dans quelques jours on installera le téléphone » intervient comme une conséquence de la consommation de champagne en amont de la scène. 

Ce vin pétillant est très souvent à l’origine de considérations inhabituelles dans les textes. Il en est ainsi de ses fréquentes liaisons avec la mort. Puisqu’en effet, bien que le vin qui rit dans le verre soit celui de la vie, il lui arrive pourtant d’être aussi l’auxiliaire du crime : c’est aussi la bouteille qui assomme, la flûte qui accueille le poison dans les romans noirs et policiers. En mars 1902, L’Assiette au Beurre publie la série « Les Médecins », dessinée par Abel Faivre dans laquelle il fait rafraîchir le champagne dans les bassins de la salle d’opérations. De manière plus pacifique, il peut être le réconfort des mourants, la boisson qui permet de triompher de la maladie. Plus récemment, Jack Lang aurait même raconté que le politique et homme de lettres François Mitterrand aurait bu quelques jours avant sa mort une dernière coupe de champagne et avalé une dernière huître. Faut-il une meilleure preuve de l’éclectisme du champagne en littérature ? 

Couverture de l’édition originale anglaise de Sparkling Cyanide (Meurtre au champagne, 1945) écrit par Agatha Christie
Planche dessinée par Abel Faivre (1867-1945) pour sa série « Les Médecins » publiée dans le numéro 51 (22 mars 1952) du journal L’Assiette au Beurre

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