Peur jaune sur l’horror: le champagne Veuve Clicquot dans le cinéma fantastique britannique des années 1950-1970

Les années 1950-1970 correspondent à ce que l’on a appelé l’horror britannique (the british horror), des films fantastiques ou de science-fiction qui ont imposé un certain style visuel léché, avec des images très travaillées, chatoyantes et des scénarios qui mêlaient références gothiques, au sens littéraire, atomiques, au sens « scientifique », avec l’objectif de produire de l’effroi.

Il faut dire que depuis le 1 janvier 1937, le British Board of Film Censors interdisait aux spectatrices et spectateurs âgés de moins de seize ans les films classés H (H pour horror) ! À partir des années 1950, ce classement fut modifié et seuls les films X furent réservés aux adultes. Mais très longtemps encore, on continua à parles des H pictures pour catégoriser les films d’horreur.

Certificat H délivré par le British Board of Film Censors

H également pour Hammer, la société de production qui existait depuis 1934, mais qui joua un rôle cinématographique essentiel à partir du milieu des années 1950. C’est sous son égide que furent produits et réalisés des films qui allaient modifier durablement le cinéma fantastique, lançant des acteurs tels que Peter Cushing et Christopher Lee, et des réalisateurs comme Terence Fischer.

Générique de Dracula (Le Cauchemar de Dracula, 1958) réalisé par Terence Fischer
Générique de The Brides of Dracula (Les Maîtresses de Dracula, 1960), réalisés par Terence Fisher

Des séries classiques comme celles des Dracula, des Frankenstein, des Momies, et bien d’autres, auxquelles aujourd’hui encore de nombreux films font référence, furent produits par la Hammer.

C’est dans ce cadre des Horror movies britanniques que l’on retrouve le champagne Veuve Clicquot.

D’abord en 1963, dans un film plutôt difficile à catégoriser : The Day of the Triffids (La Révolte des Triffides), réalisé par Steve Sekely (et Freddie Francis pour quelques séquences additionnelles), une production officiellement britannique mais dirigée en grande partie par les studios américains. Si on ne retrouve pas dans ce film, qui mélange science-fiction et horreur (avec des monstres végétaux venus de l’espace), la touche britannique de l’horror, en revanche il faut souligner qu’une partie de l’équipe était très anglaise avec notamment à la direction artistique Cedric Dawe qui avait déjà travaillé pour un film dans lequel on trouvait du Clicquot : The Big Money (In the Pocket, 1958) de John Paddy Carstairs. Or, dans La Révolte des Triffides, nous assistons à une scène plutôt étonnante, une sorte d’orgie « fin du monde », avec des prisonniers échappés qui abusent des femmes et se repaissent de champagne alors même que l’humanité, confrontée à une invasion de l’espace, est en danger. Une séquence pour le moins étonnante !

Affiche du film The Day of the Triffids (La Révolte des Triffides), réalisé par Steve Sekely

La même année sort The Kiss of the Vampire (Le Baiser du vampire), réalisé par Don Sharp. Il s’agit là du troisième film de vampires produit par la Hammer, après Dracula (Le Cauchemar de Dracula, 1958) et The Brides of Dracula (Les Maîtresses de Dracula, 1960), réalisés par Terence Fisher. Le Baiser du vampire est un film particulièrement intéressant. D’un côté, il codifie les films de vampires de la Hammer, notamment par sa mise en scène, avec des images d’un gothique cinématographique classique. De l’autre, il cherche à en renouveler le genre. Il faut répondre au succès des deux premiers opus, en particulier du premier, et maintenir l’intérêt du public. C’est pourquoi la Hammer choisit de faire appel à une nouvelle équipe : nouveau réalisateur, nouveaux interprètes, et en prime une vision du vampirisme qui s’éloigne du seul comte Dracula pour évoluer vers la thématique d’une secte. À l’arrivée, si le film n’est pas le meilleur du genre, non seulement il est devenu un classique qui inspirera d’autres réalisateurs dont Roman Polanski pour son Bal des vampires, mais en outre il fournit quelques scènes d’anthologie dont celle sidérante du bal dont l’inspiration est certainement à trouver dans les tableaux de James Ensor. C’est à l’occasion de ce bal que tous les convives boivent du champagne Veuve Clicquot. Les bouteilles Yellow label de la marque sont légion, la couleur des étiquettes participant de l’esthétique du film, quand le champagne lui, comme boisson, joue un rôle scénaristique important.

Affiche du film The Kiss of the Vampire (Le Baiser du vampire) réalisé par Don Sharp

C’est en effet, lors de cette séquence qu’on verse dans la coupe du protagoniste un somnifère qui l’endormira laissant alors son épouse à la merci du chef des vampires, le Docteur Ravna (magnifiquement interprété par Noel Willman, successeur de Christopher Lee) qui la mord.

Noel Willman coiffé en octobre 1962 par la coiffeuse britannique Frieda Steiger sur le plateau de The Kiss of the Vampire

Don Sharp devint un des cinéastes phares de la Hammer. Il réalisa également plusieurs épisodes de la série des Avengers (Chapeau melon et bottes de cuir) à la fin des années 1960.

Don Sharp en 1965 sur le tournage de Rasputin: The Mad Monk (Raspoutine, le moine fou) avec Richard Pasco, sorti en 1966 et produit par la Hammer

Autre cinéaste, Robert Fuest, lui, ne travailla jamais pour la Hammer mais réalisa plusieurs épisodes des Avengers, après en avoir été un des chefs décorateurs. Avec The Abominable Dr. Phibes (L’Abominable Docteur Phibes) qu’il signe en 1971 – son film le plus connu et certainement, aussi, le plus abouti –, il entre de plain-pied dans le cinéma d’épouvante britannique. La réalisation est soignée et l’esthétique, mi-années 1920 mi-psychédélique, change de l’ambiance gothique privilégiée parla Hammer. La bouteille de Veuve Clicquot ne dépare pas, au contraire, l’habillage s’intégrant tout à fait à l’ambiance colorée du film.

Robert Fuest
Affiche du film The Abominable Dr. Phibes (L’Abominable Docteur Phibes) réalisé par Robert Fuest

Évoquons un dernier film, qui reste intéressant même s’il n’est pas le meilleur des films produits par la Hammer. Il s’agit de Fear in the night (Sueur froide dans la nuit, 1972), de Jimmy Sangster. Ce réalisateur fut un des piliers de la Hammer, le scénariste de nombreux des films à succès qu’elle produisit (notamment des premiers Dracula et Frankenstein). Au début des années 1970, la Hammer peine à retrouver son public. Ce qui a fait son succès, les films d’horreurs gothiques, semble passé de mode. L’horror ne fait plus peur ! Avec un ecertaine ironie, le giallo italien (qui signifie… jaune) lui a succédé. Avec Sueur froide dans la nuit, Jimmy Sangster signe un thriller psychologique qui tient alors plus du film d’angoisse que de l’épouvante. Les couleurs sont bien moins saturées, plus « naturelles », que dans nombre des films précédents de la Hammer, et n’explique donc pas le choix d’une bouteille de Carte Jaune qui ne parvient pourtant pas à redonner des couleurs à une réalisation un peu terne. Tout au plus dirons-nous que le champagne, qui joue un rôle modeste dans l’intrigue, participe de l’élaboration d’une trame scénaristique où l’angoisse monte crescendo, le climat d’anxiété se trouvant renforcé par des scènes lors desquelles il est censé s’atténuer.

Affiche du film Fear in the night (Sueur froide dans la nuit, 1972) réalisé par Jimmy Sangster
Jimmy Sangster et Jennie Linden sur le tournage du film Nightmare (Meurtre par procuration, 1964) réalisé par Freddie Francis
Judy Geeson et Ralph Bates dans Fear in the night (Sueur froide dans la nuit, 1972) réalisé par Jimmy Sangster

À partir des années 1970, la Hammer déclina et avec elle, ce que l’on a pu appeler la british horror. Pour autant, l’histoire du champagne Clicquot avec le cinéma fantastique et d’horreur ne s’arrête pas là. On en verra des bouteilles dans plusieurs films, dont : Bram Stoker’s Dracula (Dracula, 1992), de Francis Ford Coppola ; Shadow of the Vampire (L’Ombre du vampire, 2000), de E. Elias Merhige (la marque étant d’ailleurs partenaire du film) ; Monkeybone (2001), une comédie fantastique réalisée par Henry Selick (la marque est présente dans le scénario original mais pas à l’écran) ; High‐Rise (2015), de Ben Wheatley, un film qui se situe entre science-fiction et horreur ; ou encore Flatliners (L’Expérience interdite : Flatliners, 2017), réalisé par Niels Arden Oplev.

Image du film High‐Rise (2015) réalisé par Ben Wheatley

Il y a donc toujours quelques frissons dans l’effervescence d’une Veuve!


Ce texte est un extrait de l’étude Images de la Dame en Jaune. Le champagne Veuve Clicquot au cinéma réalisée par Gabriel Leroux

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s