Quelques bulles dans le Cinématographe

La scène se déroule le 28 décembre 1895 aux alentours de 21h au cœur de Paris, 14 boulevard des Capucines, entre la Madeleine et l’Opéra, dans le Salon indien situé au sous-sol du Grand Café, établissement luxueux de l’époque. Bien que la salle puisse accueillir près de 120 personnes, une cinquantaine de spectateurs se sont déplacés: 35 ont payé leur place, auxquels il faut ajouter quelques invités, des chroniqueurs scientifiques, mais aussi les directeurs de plusieurs théâtres, comme Marius Lallemand des Folies Bergère, Gabriel Thomas du musée Grévin… et le prestidigitateur Georges Méliès, qui avait racheté et dirigeait alors le théâtre Robert-Houdin dont les spectacles d’illusionnisme étaient réputés. Pour Méliès, tout s’est décidé dans l’après-midi lorsqu’il a croisé Antoine Lumière, l’air radieux, qui lui a lancé cette invitation mystérieuse : « vous qui épatez tout le monde avec vos trucs, vous allez voir quelque chose qui pourrait bien vous épater vous-même ».

Ce soir-là, Méliès attend, comme toutes les personnes présentes, sans savoir au juste ce qu’il attend. Peut-être a-t-il lu le programme annonçant « Le Cinématographe », un appareil inventé par Auguste et Louis Lumière qui permet « de recueillir, par des séries d’épreuves instantanées, tous les mouvements qui, pendant un temps donné, se sont succédé devant l’objectif, et, de reproduire ensuite ces mouvements en projetant, grandeur naturelle, devant une salle entière, leurs images sur écran. » Très peu de gens comprennent de quoi il s’agit, et le mot même de « cinématographe » est d’abord jugé rébarbatif. C’est ce qui explique qu’il y ait eu si peu de monde aux premières projections, du moins jusqu’à ce que le bouche à oreille fasse son œuvre. Or, ce 28 décembre 1895, au fond du Salon indien, il y a effectivement un écran, sur lequel apparaît bientôt la photographie, immobile, de la place Bellecour à Lyon. Impatient qu’il était, Méliès est d’abord déçu, agacé. Il se tourne vers son voisin: « C’est pour nous faire voir des projections qu’on nous dérange? J’en fais depuis plus de dix ans. » À peine termine-t-il sa phrase que les images s’animent: « un cheval traînant un camion se mettait en marche vers nous, suivi d’autres voitures, puis de passants, en un mot toute l’animation de la rue. À ce spectacle, nous restâmes tous bouche bée, frappés de stupeur, surpris au-delà de toute expression. » Durant près de vingt minutes les spectateurs assistent à la projection d’une dizaine de films (pour se replonger dans le programme de cette soirée: http://www.institut-lumiere.org/musee/les-freres-lumiere-et-leurs-inventions/premiere-seance.html) avant de ressortir sidérés, ahuris de ce qu’ils ont vu.

Ce 28 décembre 1895, le cinématographe, pour la première fois, s’ouvrait au public, curieusement en l’absence de ses inventeurs Auguste et surtout Louis Lumière, restés à Lyon, qui avaient préféré confier l’organisation de cette représentation, et des premières séances parisiennes, à leur père. Le succès ne tarda guère. Avec la projection publique qu’il permettait, l’appareil des frères Lumière – à la différence du kinétoscope inventé par Edison qui montrait les films à un seul spectateur dans une machine à sous – nous fait entrer dans l’ère du spectacle cinématographique capable de s’adresser à un large, très large public.

Dans la grande histoire du cinéma, ce que l’on sait moins, c’est qu’il faillit bien ne pas s’appeler « cinématographe »… et cela à cause d’un représentant de champagne! Le mot était peu apprécié, imprononçable pour certains, incompréhensible pour beaucoup. Ainsi, aucun nom ne figure dans le brevet déposé le 13 février 1895 ; le terme « Cinématographe » apparaît seulement le 30 mars 1895 dans le certificat d’addition – les frères Lumière pensant d’ailleurs à tort avoir inventé cette appellation. Entre temps, il y eut débat chez les Lumière. Le père était très peu favorable à ce nom, auquel il ne prédisait aucun avenir. Il s’était même laissé convaincre par un de ses amis, un certain Lechère, représentant des champagnes Moët & Chandon, d’adopter le nom de « Domitor ». Louis déclara ensuite avec humour: « Si mon père Antoine Lumière avait réussi à nous convaincre, mon frère et moi, d’adopter le mot « Domitor » au lieu de « Cinématographe », on ne dirait pas aujourd’hui « aller au cinéma », mais « aller au Domitor ». » Comme quoi, à quelques bulles près, l’histoire, comme nos pratiques, auraient été changées.

Si mon père Antoine Lumière avait réussi à nous convaincre, mon frère et moi, d’adopter le mot « Domitor » au lieu de « Cinématographe », on ne dirait pas aujourd’hui « aller au cinéma », mais « aller au Domitor ».

Louis Lumière

Cette première immixtion du champagne dans le cinéma peut paraître anecdotique. Mais il n’empêche que dans les années 1896-1897, fut tourné à Épernay, par les opérateurs Lumière, le tout premier film publicitaire (qui relèverait aujourd’hui du publireportage) consacré au champagne : intitulé De la vigne au tonneau , il fut fait pour le compte… de la Maison Moët & Chandon, bien sûr!

Alors anecdote? hasard? ou destin?

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