Des bulles animées… Deuxième partie: Un éléphant ça vole, ça vole, un éléphant ça vole énormément!

«Je me rappelle la piste du cirque et cet intérêt incompréhensible qui, à travers les siècles, incite des centaines de milliers de gens à observer en retenant leur souffle ce que les artistes de variétés et autres saltimbanques sont capables d’accomplir dans leurs limites corporelles. Devant le spectateur voici «l’homme-serpent», un être sans os, élastique, habillé le plus souvent (sans qu’on sache pourquoi) en Méphistophélès, quand ce n’est pas un Snake-dancer des cabarets nègres du New York nocturne où un être de même nature se contorsionne dans des atours de soieries aux dessins géométriques…» L’auteurs de ces lignes, qui datent du 17 novembre 1941, n’est autre que le plus grand réalisateur soviétique Sergueï Eisenstein. Elles font partie d’un ensemble de notes monographiques consacrées à Walt Disney, dont il était un fervent admirateur et qu’il rencontra dans les années 1930 lors d’un grand voyage qu’il entreprit, d’abord en Europe, puis en Amérique.

Sergueï Eisenstein et Walt Disney
Photo de Sergueï Eisenstein avec une dédicace de Walt Disney « To my best friend… »

Eisenstein s’intéresse à cette étrange et incroyable élasticité des personnages dans les dessins animés de Disney, la capacité qu’ont leurs membres à s’allonger ou à se rétrécir en fonction des situations, qui fascine et attire, à ce changement presque permanent des formes («le refus de la forme figée une fois pour toutes – la liberté par rapport à la routine, la faculté dynamique de prendre n’importe quelle forme», écrit-il) et pour lequel il forgera le terme de «plasmaticité». Dans une sorte d’archéologie formaliste, Eisenstein essaye d’en trouver d’autres exemples : c’est ainsi qu’il évoque les changements d’échelle du corps d’Alice dans Alice au pays des merveilles, la représentation des Tengu (êtres mythiques du shintoïsme populaire japonais) dans les estampes, ou encore ces spectacles de cirque où les corps semblent dépasser « leurs limites corporelles». Eisenstein ignorait alors qu’en octobre 1941, Walt Disney venait de sortir son quatrième long métrage d’animation: Dumbo, un éléphanteau extrêmement maladroit car affublé d’oreilles démesurées, lesquelles sont d’abord un objet de moquerie, mais feront la fierté de sa mère et la gloire du cirque où il exécute des numéros en volant dans les airs. Devant le spectateur, voici donc «l’éléphant-oiseau»…

Éléphant attrapant un tengu volant par le dernier grand maître de l’estampe sur bois Utagawa Kuniyoshi (1797-1861)
Poster original pour le film Dumbo (1941)

Cependant, pour voler, il faut bien plus que de grandes oreilles, surtout lorsqu’on est un éléphant. Il faut croire en soi et il faut se lancer. De la confiance en soi, Dumbo n’en a manifestement pas, et s’il avait été lucide, jamais il n’aurait même tenté de s’envoler. Mais voilà, comme souvent dans les films et les contes, un coup de pouce inattendu va changer la donne. Humilié, rejeté par tous, désespéré de voir sa mère enchaînée au fond d’une cage par sa faute, Dumbo, pleurant et hoquetant, est réconforté par son ami Timothée, une souris, qui l’emmène se rafraîchir. Mais la bassine dans laquelle ils s’abreuvent contient du champagne versé là par mégarde. Vite saouls, l’éléphanteau et la souris se lancent d’abord dans un concourt, très enfantin, de bulles dont ils s’amusent. Puis d’une bulle va naître l’une des scènes d’animation les plus connues et réussies des films Disney, la parade des éléphants roses (Pink Elephants on Parade). Enfin, c’est au petit matin, les vapeurs de l’alcool dissipées, en se réveillant avec Dumbo en haut d’un arbre que Thimothée comprend que son ami l’éléphanteau peut voler.

Dumbo and Timothy Q. Mouse – Drinking Scene

Dumbo bubbles Scene extrait

Dumbo Pink Elephants on Parade HD

Associer le champagne aux bulles pour en faire un motif censé caractériser un état d’ivresse dû à un excès parait d’une évidence formelle. Ce procédé avait déjà été utilisé en 1927 par William Wellman dans Wings (Les ailes), premier film à remporter un Oscar, que les animateurs des studios Disney avaient tous probablement vu. Wellman avait incrusté des bulles animées qui donnaient à l’ébriété du protagoniste, Jack Powell, un aviateur américain engagé durant la Première Guerre mondiale et venu à Paris en permission, un caractère plus léger, plus insouciant, plus glamour aussi, Jack choisissant finalement de rentrer avec Mary, qui l’aime, et à propos de laquelle il devait s’exclamer: « She has bubbles even in her eyes – she wins». Comme si finalement, au-delà de toutes les évidences formelles, il y avait surtout à dire et à montrer plusieurs niveaux, voire plusieurs qualités, d’ivresse, chacun associé à un alcool plus spécifiquement.

Wings (Les ailes), de William Wellman, 1927
Wings

Carton du film Wings (Les ailes) de William Wellman, 1927

Qu’en est-il alors de l’ébriété de Dumbo ? Le champagne seul pouvait-il en être la cause?

Quand on contemple la parade des éléphants roses, rien ne renvoie ni ne fait référence d’aucune manière au champagne. Les délires visuels composant le rêve, ou le cauchemar, éthylique de Dumbo, par leurs couleurs et leurs motifs géométriques aux continuelles variations, nous font pénétrer dans un univers de perceptions altérées, totalement psychédéliques, dont n’importe quel alcool, drogue, psychotrope suffisamment puissant, ou pris en suffisamment grande quantité, pourrait être la cause. Elle est surtout l’occasion, pour Walt Disney et ses animateurs, d’un moment de bravoure graphique et artistique inégalé dans lequel certains commentateurs décèleront une influence surréaliste, plus précisément celle de Salvador Dali que Disney appréciait tout particulièrement (au point même d’engager un début de collaboration en 1946 pour un dessin animé, Destino, qui ne vit finalement pas le jour, faute de moyens). Quant au blackout de Dumbo qui ne se rappelle rien à son réveil, et surtout pas d’avoir volé, il pourrait, là encore, être l’effet de n’importe quel alcool, à cela près que l’ivresse a ici un effet positif qui permet à Dumbo de se révéler pleinement et non de s’oublier.

Image extraite de la Parade des éléphants rose, Dumbo (1941)
Image extraite de la Parade des éléphants rose, Dumbo (1941)
Image extraite de la Parade des éléphants rose, Dumbo (1941)
Image extraite de la Parade des éléphants rose, Dumbo (1941)
Esquisse de Salvador Dali pour le projet Destino
Esquisse de Salvador Dali pour le projet Destino

Maintenant, quand on examine l’ensemble de la production Disney, on s’étonne que l’alcool y coule à flot. Car dans les films Disney, non seulement on boit souvent, mais aussi parfois beaucoup. S’agissant du champagne précisément, il apparaît à plusieurs reprises et généralement à bon escient dans la mesure où ses qualités, physiques ou symboliques, sont mises en avant avec justesse. Dans Beauty and the Beast (La Belle et la Bête, 1991), des flots de champagne rosé jaillissent d’une rangée de bouteilles à la fin de la scène du dîner, très comédie musicale, Be Our Guest (C’est la fête), où il est question de la France (et de Paris: on discerne une tour Eiffel), de son esprit, (dans la chanson originale anglaise, Belle est accueillie par un «Ma chère mademoiselle»), de sa cuisine et de la magie de ses mets, bref d’un banquet où tout n’est que luxe, calme, volupté et… bulles. Dans The Great Mouse Detective (Basil détective privé, 1986), la version Disney de Sherlock Holmes, c’était déjà à l’occasion d’une scène chantée, The World’s Greatest Criminal Mind, que du champagne coulait dans l’antre même du «Napoléon du crime», l’infâme Professeur Ratigan. Il s’agissait de mettre en lumière l’effroyable réussite de ce génie du mal en exhibant les signes distinctifs d’une richesse mal acquise: des brassées de diamants, des dorures à foison, une fontaine de champagne! Ratigan rejoint de ce fait ces méchants de fiction qui mélangent exubérance et raffinement, à l’égal par exemple d’un Docteur No dans le film éponyme de Terence Young (James Bond 007 contre Dr No, 1962) dont on se souvient qu’il offrait à ses hôtes du Dom Perignon 1955. Plus tôt encore, et avant les longs métrages, c’est dans la série phare des productions Disney, Mickey Mouse, que l’on retrouve une bouteille de champagne, plus précisément en 1938 dans Boat Builders (Les constructeurs de bateaux) dans les mains de Minnie qui s’en sert pour baptiser le bateau Queen Minnie, construit en son honneur par Mickey, aidé de Donald et Dingo. Là encore, l’apparition d’une bouteille de champagne s’explique tout à fait, Minnie devant s’y reprendre à deux fois pour la briser sur la coque d’un bateau qu’elle voit alors se disloquer. Le même effet comique sera réutilisé trente ans plus tard dans Le petit baigneur (Robert Dhéry, 1968) avec Louis de Funès. Enfin, dans les Silly Symphonies, une série très créative de dessins animés produits entre 1929 et 1939 par les studios Disney, le champagne figure dans, au moins, deux films: dans Three Blind Mouseketeers (Trois espiègles petites souris, 1936), les bouteilles de champagne servent de pièces d’artillerie (voir ma chronique: Le burlesque c’est… quand on se re-cogne) , et dans The Country Cousin (Cousin de campagne) sorti le 31 octobre 1936.

Beauty and the Beast – Be Our Guest
Beauty and the Beast (La Belle et la Bête, 1991)
The World’s Greatest Criminal Mind

Dr No de Terence Young (James Bond 007 contre Dr No, 1962)
Boat Builders

Three Blind Mouseketeers

The Country Cousin

The Country Cousin (Cousin de campagne, 1936)

Dans cette adaptation moderne de la fable de Jean de La Fontaine, Le Rat de ville et le Rat des champs (1668), Abner, le rat des champs, invité par son cousin des villes, Monty, plonge littéralement dans une coupe de champagne pour la boire. Ivre, il commet alors toute une série d’actes maladroits et bruyants avant de se laisser aller, mû par une sorte de bravoure éthylique, autant amusée qu’inconsciente, à agresser un chat – ce qui le force évidemment, pris de panique, quand il prend conscience de ce qu’il a fait, à fuir la ville pour retourner en toute hâte chez lui, à la campagne. Si le champagne enivre Abner comme il enivrera cinq ans plus tard Dumbo, en revanche sa fonction est très différente: il perd Abner alors qu’il sauve Dumbo. De même que pour les conditions dans lesquelles le champagne apparaît dans les deux dessins animés: dans The Country Cousin, bouteille et coupe, posées sur une table bien garnie, soulignent et renforcent le sentiment d’opulence ; tandis que dans Dumbo, c’est à contre courant que le champagne entre en scène. Car avant que le champagne se mélange à l’eau de la bassine où boiront Dumbo et Timothée, ce sont les clowns du cirque qui se partagent des bouteilles de champagne pour fêter la réussite de leur nouvelle attraction. Mais, surtout, ils en viennent à vouloir aller secouer leur patron pour exiger une augmentation. Or, ce lien entre le champagne, des revendications, voire un début de grève, est pour le moins inattendu et va même à l’encontre de sa symbolique habituelle, davantage associée au capitalisme, voire à sa décadence comme dans le film de Serguei Eisenstein La Grève (Stachka, 1925), qu’aux employés, saltimbanques, ouvriers et encore moins grévistes. Faut-il y voir un clin d’œil, un peu revanchard, de la part de Walt Disney qui venait d’essuyer en 1941 une grève terrible, et qui trouvait là une occasion de faire passer certains de ses animateurs pour des enfants gâtés? Mais cela suffit-il à vraiment justifier le choix du champagne?

Sergueï Eisenstein La Grève (Stachka, 1925)

Une dernière hypothèse est envisageable. Dumbo est un éléphant qui vole, or le champagne va être très vite associé à l’aérien et s’imposer, dans l’imaginaire collectif notamment, comme un acteur de l’expérience aérienne dans son ensemble, et plus particulièrement du voyage en avion.

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On pense d’abord à l’Exposition universelle de 1900 à Paris pour laquelle Eugène Mercier fit réaliser un aérostat de 2 500 mètres cubes sur lequel était inscrite, sur 3 mètres de hauteur, la marque Champagne Mercier. Exposé à proximité du château de Vincennes, l’engin était piloté par Louis Vernanchet, le fondateur de l’Ecole normale d’aérostation, et permit à près de 10 000 personnes de s’envoler et de voir Paris d’une altitude de 300 mètres. Bien plus tard, en 1993 pour son 250e anniversaire, la marque Moët et Chandon fit faire un tour du monde à une montgolfière en forme de bouchon de champagne «Spirit of 1743». Mais ce sont surtout les débuts de l’aviation qu’accompagneront les grandes maisons de champagne qui comprirent très vite l’avantage promotionnel qu’elles pouvaient en tirer. On fêtait au champagne les prouesses des premiers fous volants, on baptisait les avions, mais plus encore presque toutes les marques importantes décernèrent des prix pour récompenser les exploits et les records: Grand prix de champagne de la distance, Prix Heidsieck et Roederer de la vitesse, Prix Veuve Clicquot des passagers, Prix Moët et Chandon de l’altitude… Enfin, furent organisés les premiers grands meetings aériens, des «tournois d’oiseau» comme on les appelait, le premier en 1909 à Bétheny, à côté de Reims, à l’instigation du marquis Melchior de Polignac, chef de la maison Pommery, avec le soutien de toutes les grandes maison de champagne, et en présence du président de la République, Armand Fallières. Bref, le champagne sut s’associer à l’aviation dès ses débuts, et surtout le faire savoir et l’imprimer dans l’esprit du public. Dans son Histoire du Champagne (http://maisons-champagne.com/fr/encyclopedies/histoire-du-champagne/), François Bonal mentionne par exemple cette pleine page du magazine La Vie parisienne du 28 août 1905 où «figure un énorme coq gaulois sur fond d’aéroplanes et de dirigeables avec la légende : Cocorico… C’est nous Clicquot, Mumm, Roederer, Moët et Pommery, qui triompherons de l’air! Car tous les coqs français chantent dans la campagne; le meilleur des moteurs est le vin de Champagne.» On pourrait de même évoquer les cartes postales éditées par les marques de champagne pour les meetings aériens à partir de 1909.

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Carte postale éditée par la Maison Mercier lors de la Grande semaine de l’aviation de Champagne en 1909
Carte postale éditée par la Maison Mercier lors de la Grande semaine de l’aviation de Champagne en 1909
Carte postale éditée par le champagne Léon Chandon lors d’un meeting d’aviation à Rouen en 1910
Couverture du magazine La Vie parisienne pour le nouvel an 1909

Cette association marqua durablement les esprits et s’amplifia encore dès lors que l’on se mit à servir du champagne aux voyageurs durant les vols. De l’exploit à l’excellence, de l’excellence au luxe, l’expérience aérienne, bien avant la massification des voyages, s’accordait aux valeurs véhiculées par cette boisson si singulière. Avec beaucoup d’humour, cela fut mis en scène dans un dessin animé récent sorti en 2008, Madagascar: Escape 2 Africa (Madagascar 2) réalisé par Eric Darnell et Tom McGrath lorsque dans un avion piloté par des pingouins, les lémuriens King Julian et Maurice se font servir du champagne en première classe, en regardant des vieux films de crash d’avions.

Madagascar 2 Flying Scene

Madagascar: Escape 2 Africa (Madagascar 2) réalisé par Eric Darnell et Tom McGrath en 2008

Aussi faut-il se dire que Dumbo avait peut-être réellement besoin de champagne pour se découvrir, et prendre un peu de hauteur, car il se pourrait bien que seules les bulles aient la légèreté et la vertu de nous faire vraiment décoller.

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