Le réel, c’est quand on se cogne

Très tôt, le cinéma s’est emparé de l’alcoolisme comme sujet à part entière, faisant de l’alcool (des alcools), parfois carrément le protagoniste de films en le dotant d’un véritable rôle narratif, et sinon un accessoire important, quand bien même anecdotique. Il va traiter ce thème à travers deux registres : d’une part les mélodrames et tragédies, dans les premiers temps souvent moralisateurs, avec une visée éducative (il faut bien éduquer le peuple!), dénonçant les méfaits de l’alcool, sa dangerosité, bref le drame de l’alcoolisme, et d’autre part les comédies qui, dans leur forme la plus aboutie au temps du cinéma muet, le burlesque, mettent en scène la drôlerie de l’ivresse. Cette dichotomie – drame de l’alcoolisme/drôlerie des effets de l’alcool – traverse toute l’histoire du cinéma: à ce titre, sont emblématiques The Lost Weekend (Le Poison, 1945) de Billy Wilder, authentique drame et sans doute le premier film à illustrer l’aspect pathologique de l’alcoolisme en tant qu’addiction, et Blind Date (Boire et Déboires, 1987) de Blake Edwards, où le champagne est à l’origine d’une comédie catastrophe désopilante.

The Lost Weekend (Le Poison) de Billy Wilder, 1945
Blind Date (Boire et Déboires) de Blake Edwards, 1987

En 1905, Ferdinand Zecca et Gaston Velle réalisent Rêve à la lune, aussi appelé L’Amant de la lune. Contrairement au drame tourné par Zecca en 1902, Victimes de l’alcoolisme, modèle de film moralisateur stigmatisant les méfaits de l’alcoolisme dans les classes populaires, Rêve à la lune figure une comédie qui, à défaut de faire rire (on est encore loin du burlesque), fait sourire. L’histoire en est on ne peut plus simple: un homme rentre chez lui ivre mort et l’aventure qu’il va vivre, qui le fera s’envoler jusqu’à la Lune, n’est somme toute qu’un rêve éthylique. En 1906, outre-Atlantique, Edwin S. Porter et Wallace McCutcheon sortent, pour le compte des studios Edison, Dream of a Rarebit Fiend (Rêve d’un fondu de fondue).

L’amant de la lune de Ferdinand Zecca et Gaston Velle, 1905

S’inspirant de quelques pages du comic strips éponyme de Windsor McCay, le film est aussi, en partie, un remake de Rêve à la lune, ce qui est monnaie courante au début du cinéma où tout le monde copie tout le monde. Le scénario en est assez proche: un homme ayant trop mangé et trop bu rentre chez lui en titubant, il s’affale sur son lit qui aussitôt l’emporte et le fait survoler la ville. Dans les deux films, le but est le même: réaliser des petits divertissements amusants, avec à chaque fois la même structure narrative, à savoir un homme saoul se cognant au réel pour finalement s’en échapper avant d’être littéralement rappelé à la pesanteur de l’existence. Tout ceci grâce à une batterie de trucages, car c’est cette sorte de films qui obtient le plus de succès. La publicité du film de Porter et McCutcheon n’hésite pas à mettre en avant «des effets spéciaux jamais vus ou tentés auparavant». Rêve de la lune et Dream of a Rarebit Fiend sont au final deux comédies distrayantes à la manière de Méliès.

Planche de la série Dream of the Rarebit Fiend de Windsor McCay paru dans le New York Herald le le 28 janvier 1905
Rêve à la lune

Dream of a Rarebit Fiend

L’une des différences entre ces deux films tient cependant dans le traitement réservé à l’alcool. Dans le film américain, le héros boit, certes, et certainement trop, mais l’alcool ne joue pourtant qu’un rôle dérisoire. Sans doute est-ce du whisky (si l’on s’en tient aux planches de Windsor McCay), mais rien n’est certain et cela n’a d’ailleurs guère d’importance. Le personnage est un goinfre qui engloutit tout de manière indifférenciée. Le cauchemar qui s’ensuit est le résultat d’un abus de tout, plus encore que d’un abus d’alcool. Il en va tout autrement dans le film de Zecca et Velle. C’est d’«un brave pochard» (selon la présentation du catalogue Pathé) qu’il est question, un fêtard qui rentre saoul avec… une bouteille de champagne! Le champagne joue ici un rôle narratif essentiel. D’abord parce qu’on le reconnait à la forme de la bouteille, laquelle, et c’est là son atout, confère à l’histoire une élégance quasi-poétique: avant de s’effondrer sur son lit et de vouloir rejoindre la Lune, notre héros alcoolisé va, dans une première hallucination, entamer une improbable danse avec des bouteilles de champagne géantes. Le clin d’œil à Méliès est appuyé.


La danse avec des bouteilles de champagne géantes dans Rêve à la lune

Un dernier mot sur cette présence du champagne dans le film de Zecca et Velle, et plus largement dans les premiers films muets. Le cinéma – et qui plus est, le cinéma muet – a probablement été le premier média fondamentalement international. Avant que naissent la radio et la télévision, et tandis que la presse écrite reste essentiellement locale et ne s’adresse qu’aux personnes capables de lire, le cinéma muet, d’emblée, parle à tous. Les histoire racontées le sont tout autant pour un public français, américain, qu’anglais ou allemand. De nombreux films tournés en France, en Angleterre ou aux USA se ressemblent fortement. Ce qui les distingue: un paysage (dans Dream of a Rarebit Fiend, la ville que le héros survole dans son lit est une ville américaine), un costume, un écriteau, mais aussi le choix de certains alcools. Les films français mettent davantage en scène l’absinthe, le vin (par exemple dans Victimes de l’alcoolisme évoqué plus haut) ou le champagne (par exemple dans Rêve et réalité, 1901, du même Ferdinand Zecca), alors que les films anglais et américains privilégient le brandy (par exemple Buy your own cherries, 1904, de Robert W. Paul), le whisky ou encore la bière.

Progressivement, se constitue ainsi une grammaire cinématographique du champagne (élégance, France et/ou french touch…), qui dès le début emprunte à l’histoire et aux arts, et qui ne cessera de s’étoffer.

Rêve et réalité

Affiche pour le film de Ferdinand Zecca Les victimes de l’alcool ou Victimes de l’alcoolisme, 1902. On y boit de l’Absinthe!
Victimes de l’alcoolisme

Buy your own cherries de Robert W. Paul, 1904. On y boit du Brandy!

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