Les deux Von d’Hollywood, ou comment un champagne peut en cacher un autre!

Entre 1920 et 1940, Hollywood abrita deux réalisateurs de grand talent, deux «Von», qui en vérité n’en étaient pas.

Erich von Stroheim

Josef von Sternberg

Les années 20 furent celles d’Erich von Stroheim, qui réalisa quelques-uns des plus grands titres du cinéma muet, dont Foolish Wives (Folies de femmes, 1921), Greed (Les Rapaces, 1924) ou encore The Wedding March (La Symphonie nuptiale, 1926). La décennie suivante vit Josef von Sternberg – qui avait réalisé quelques films muets de grande qualité, dont le magnifique The Last Command (Crépuscule de gloire, 1928) pour lequel Emil Jannings reçut le tout premier oscar du meilleur acteur en 1929 –, mettre en scène, à Berlin, l’un des premiers chefs-d’œuvre du cinéma parlant : Der Blaue Engel (L’Ange bleu, 1930), qui révéla Marlène Dietrich dont Sternberg acheva de faire une star à Hollywood en la dirigeant dans des films aussi importants que Morocco (Cœurs brûlés, 1930), Dishonored (Agent X27, 1931) et The Devil Is a Woman (La Femme et le Pantin, 1935).

Affiche du film Foolish Wives (Folies de femmes) réalisé par Erich von Stroheim en 1921

Affiche du film Greed (Les Rapaces) réalisé par Erich von Stroheim en 1924

Affiche du film The Wedding March (La Symphonie nuptiale) réalisé par Erich von Stroheim en 1926

Affiche du film The Last Command (Crépuscule de gloire) réalisé par Josef von Sternberg en 1928

En 1929 lors de la première cérémonie des Oscars qui se déroula à l’Hotel Roosevelt à Hollywood, Emil Jannings reçut l’Oscars du meilleur acteur pour ses rôles du général Dolgorucki dans Crépuscule de gloire et d’August Schilling dans Quand la chair succombe

Affiche du film Der Blaue Engel (L’Ange bleu) réalisé par Josef von Sternberg en 1930

Affiche du film Morocco (Cœurs brûlés) réalisé par Josef von Sternberg en 1930

Affiche du film Dishonored (Agent X27) réalisé par Josef von Sternberg en 1931

Affiche du film The Devil Is a Woman (La Femme et le Pantin) réalisé par Josef von Sternberg en 1935

Les deux «Von» d’Hollywood naquirent à Vienne. De leur vrai nom, Eric Oswald Stroheim en 1885 et Jonas Sternberg en 1894. Stroheim débarqua à New York en 1909, à l’âge de 24 ans, sous le nom de Erich Oswald Karl Maria von Stroheim, rompant volontairement avec sa vie passée et ses origines, se réinventant ainsi une généalogie, celle d’un aristocrate viennois, lieutenant de cavalerie. «Von», comme on allait l’appeler sur les plateaux de tournage, créa et ne cessa d’entretenir un véritable mythe autour de sa personne. Sternberg, quant à lui, débarqua une première fois aux USA en 1901 avec sa mère, pour rejoindre le père parti chercher du travail. Mais le projet échoua et la famille revint à Vienne dès 1904. Il refit la traversée en 1908, cette fois pour s’y installer définitivement. À 17 ans, il changea de prénom, et c’est bien plus tard, en 1925, et un peu par hasard, que son nom se trouva affublé d’un «von» au générique du film By divine right, dont il tourna plusieurs scènes comme assistant réalisateur. Bien qu’il dise, dans ses mémoires, ne pas avoir attaché une grande importance «à cette baronnie implicite», il conserva néanmoins la particule, peut-être par admiration pour von Stroheim. Contrairement à de nombreux réalisateurs qui arrivèrent à Hollywood dans les années 1920-1930 en provenance de Berlin ou de Vienne – certains, comme Friedrich Wilhelm Murnau, Ernst Lubitsch, William Dieterle ou Otto Preminger, repérés en Europe et invités par les studios pour y réaliser des films ; d’autres, comme Robert Siodmak, Fred Zinnemann, Fritz Lang, Douglas Sirk, ou encore Billy Wilder, surtout à partir des années 1930 avec l’arrivée au pouvoir des nazis, pour s’y réfugier et poursuivre leur activité –, les deux Von découvrent le cinéma aux USA et y débutent leur carrière. En 1914, von Stroheim fait ses premiers pas dans l’univers cinématographique comme cascadeur et figurant dans The Birth of a Nation (Naissance d’un nation, 1915) de D. W. Griffith, avant de devenir conseiller militaire, puis assistant réalisateur, du même Griffith, et de tourner son premier film en 1919 pour Universal, Blind Husbands (Maris aveugles). La carrière de von Sternberg commence à New York où, âgé de 16 ans à peine, il nettoie et répare des pellicules, avant de devenir monteur, puis opérateur durant la Première Guerre mondiale pour le service de propagande des armées, puis assistant réalisateur après guerre, et enfin réalisateur en 1925 d’un premier film indépendant, The Salvation Hunters, qui lui ouvrit la porte des studios hollywoodiens et un premier contrat avec la MGM.

Affiche du film Blind Husbands (Maris aveugles) réalisé par Erich von Stroheim en 1919

Affiche du film The Salvation Hunters réalisé par Josef von Sternberg en 1925

Les deux Von ont également en commun d’avoir entretenu des rapports difficiles, voire douloureux, avec les producteurs et les studios. Von Stroheim, qui fut un temps considéré à Hollywood et par Hollywood comme un grand réalisateur (en 1926, il figurait dans le classement annuel établi par Film daily parmi les dix meilleurs réalisateurs), vit la plupart de ses films mutilés, distribués sous une version coupée et remontée par d’autres (en 1927, von Sternberg qui était sous contrat avec la Paramount fut d’ailleurs chargé de monter une version raccourcie de The Wedding March) – quand on ne demandait pas tout simplement à d’autres réalisateurs, la plupart du temps sans grand talent, de les terminer ou de retourner certaines scènes (en 1923, Rupert Julian termina Merry-Go-Round, et von Stroheim refusa de figurer dans le générique de la version alors distribuée). Passant d’un studio à un autre (Universal, MGM, Paramount, United Artist, Fox), à peine son précédent film «inachevé», von Stroheim fut littéralement mis hors jeu par le monde du cinéma après le fiasco de Queen Kelly qui fut interrompu (et qui ne devait sortir en Europe que sous une forme amoindrie en 1932): placé sur une liste noire, il ne devait plus mettre en scène de film, redevenant jusqu’à la fin de sa vie un simple acteur. S’il ne connut pas réellement le destin d’un génie maudit sacrifié par l’industrie cinématographique et ses financiers, s’il put terminer et monter la plupart de ses films lui-même, Josef von Sternberg n’en conserva pas moins, avec une certaine délectation d’ailleurs, jusqu’à la fin de sa vie l’image d’un artiste incompris, d’un cinéaste-auteur nombre de fois humilié par les producteurs. Il fut le seul réalisateur à voir un de ses films, A Woman of the Sea (1926), produit par Charles Chaplin, mais jamais distribué (projeté une seule fois, et certainement brûlé par la suite pour des raisons fiscales). De même fut-il l’un des seuls réalisateurs à être rétrogradé assistant réalisateur à plusieurs reprises, alors même qu’il avait déjà signé sinon des chefs-d’œuvre, du moins des succès. Et que dire du test qu’Howard Hughes lui fit passer en 1950, tel un vulgaire débutant, avant de l’engager pour réaliser Jet Pilot ? Il fut aussi en butte à d’incessantes tracasseries lors des tournages de Blonde Venus (1932) ou de The Devil Is a Woman (La Femme et le Pantin, 1935). À partir des années 1940, sa carrière déclina sérieusement et il y mit un terme en 1953 après un tout dernier film: The Saga of Anatahan (Fièvre sur Anatahan), dont on a pu dire qu’à lui seul il résumait son œuvre.

Affiche du film Merry-Go-Round réalisé en partie par Erich von Stroheim mais terminé par Rupert Julian. Von Stroheim refusa d’apparaître sur le générique (et sur l’affiche) de ce film qu’il jugeait totalement mutilé et dénaturé

Affiche du film Queen Kelly réalisé par Erich von Stroheim en 1929, qui fut abandonné et dont une version amoindrie sortie en 1932 en Europe

S’il y a entre les deux réalisateurs, non pas un destin commun mais une proche destinée, et l’émergence d’une même figure du cinéaste-artiste, quasiment européenne, forcément en décalage voire en rupture avec les principes hollywoodiens de l’industrie cinématographique, il y a aussi de nombreuses et fortes différences dans leur approche des films et de la réalisation. C’est ici qu’entre en scène le champagne. Il nous permet de souligner certaines divergences, et non des moindres, dans la manière de chacun de concevoir le 7e art, tout en révélant quelques paradoxes amusants autant que révélateurs.

Du champagne vanité de Von…

Car du champagne, on en trouve dans plusieurs de leurs films et on peut même dire qu’il coule à flot dans ceux d’Erich von Stroheim. L’une des raisons de cette importante présence – peut-être même capitale – vient du fait que l’action des films de von Stroheim se déroule presque toujours en Europe, continent qu’il présente comme voulait la voir le public américain, c’est-à-dire sous l’angle d’un vieux monde à bout de souffle, où survit péniblement une aristocratie sur le déclin, décadente, corrompue et immorale, dont il met en scène codes, traditions et dérives en en inventant une partie ou du moins en les exagérant. Dans Foolish Wives (Folies de femmes, 1921), Merry-Go-Round (Les chevaux de bois, 1923), The Merry Widow (La Veuve Joyeuse, 1925), The Wedding March (La symphonie nuptiale, 1926) et dans Queen Kelly (La Reine Kelly, 1928/1932), le champagne est rattaché aux personnages aristocratiques, jouant ainsi le rôle de marqueur social. Chez Von, boire du champagne est réservé aux membres (ou prétendus membres) d’une noblesse de sang voire d’argent. C’est afficher une certaine distinction, en vérité fallacieuse, un raffinement plus grossier qu’il n’y parait, très clinquant. C’est revendiquer une identité somme toute fausse ou trompeuse, souvent mortifère et morbide. Dans les films de von Stroheim l’aristocratie, toujours laide et futile, semble vivre ses dernières heures. Le champagne est alors la boisson de la fin, avec laquelle comtes, ducs, archiducs, princes et même reines s’égayent avant de disparaître. Dans la dernière scène de Foolish Wives, le supposé comte Karamzin, véritable escroc et personnage totalement détestable, est tué par le père de la jeune femme handicapée qu’il vient de violer. Son corps est jeté dans un égout. Dans une ultime scène que ne put tourner von Stroheim, mais qui aurait fonctionné comme une authentique vanité cinématographique, on devait voir le cadavre du comte flotter dans l’eau croupie à côté de celui d’un chat noir et d’une caisse de bouteilles de champagne vides!





















À contre-courant d’un cinéma hollywoodien de plus en plus pudique, même pudibond, et qui sera bientôt réglementé par le très rigoriste et moraliste code Hays, l’œuvre de von Stroheim frappe par une crudité et un érotisme affirmés, qui lui furent souvent reprochés et qui entraînèrent la censure de plusieurs scènes. Aussi, une autre caractéristique du champagne dans ses films est son extrême sexualisation.

C’est une boisson libertine, un vin lié au plaisir et non à l’amour. À l’exception de la scène dans Queen Kelly quand le prince Wolfram déclare son amour à Kitty Kelly lors d’un repas composé d’huîtres et de champagne, elle n’est jamais offerte pour séduire mais davantage pour consommer, presque pour abuser. Dans The Merry Widow, les princes Danilo et Mirko essayent tous les deux de courtiser la danseuse Sally O’Hara avec du champagne dans l’espoir d’obtenir ses faveurs. Lorsque Danilo s’aperçoit qu’il est amoureux d’elle, c’est sans champagne qu’il lui fait la cour. C’est aussi très souvent une boisson de beuverie, d’orgie, et d’excès en tout genre, une boisson nocturne, bue généralement dans des lieux interlopes, de divertissement et de débauche…. On pense, dans Merry-Go-Round, à la bacchanale organisée par le comte Franz Maximilian von Hohenegg où une fille nue sort d’un bol rempli de champagne par les convives ; dans The Merry Widow, à l’orgie décadente du prince Mirko, et dans The Wedding March, à la scène du bordel viennois où le vieux Prince Odttokar von Wildeliebe Rauffenburg, passablement saoul, accepte de marier son fils le prince Nicki à la fille d’un très riche marchand contre un million de couronnes. L’accord est d’ailleurs célébré en buvant à même le goulot de la bouteille. Enfin, c’est une boisson d’hommes car c’est la boisson d’un pouvoir emprunt de symbolisme militaire et viril. Dans Foolish Wives, alors qu’il vient de mettre en péril Helen Hughes, la femme de l’ambassadeur américain qu’il a escroquée et dont il a essayé d’obtenir les faveurs, le comte Karamzin ouvre une bouteille et se sert une coupe pour se redonner contenance et conter ses soi-disants exploits. À l’exception de l’infâme Reine Regina V (Queen Kelly) qui règne sur le royaume de Cobourg-Nassau et qui en boit au petit matin étendue sur son lit à moitié nue, les seules femmes qui boivent du champagne dans les films de von Stroheim sont des femmes faciles, des filles de petite vertu, des courtisanes, des prostituées. Chez Von, le champagne est presque toujours un nectar mauvais genre, il y a du vice et de la cruauté dans ses bulles!

Dans Queen Kelly (La Reine Kelly, 1929/1932) le prince Wofram (interprété par Walter Byron) organise un dîner pour séduire, mais par amour, Kitty Kelly (interprétée par Gloria Swanson), avec au menu notamment huîtres et champagne!

Affiche du film The Merry Widow (La Veuve Joyeuse) réalisé par Erich von Stroheim en 1925

Dans The Mery Widow le prince prince Danilo Petrovich (à gauche, interprété par la star John Gilbert) et son cousin la prince héritier Mirko (à droite, interprété par Roy D’Arcy) essayent tous les deux d’obtenir les faveurs de la danseuse Sally O’Hara (interprétée par Mae Murray)

Foolish Wives (Folies de femmes) réalisé par Erich von Stroheim en 1922

Dans Queen Kelly (La Reine Kelly) réalisé par Erich von Stroheim en 1929 et distribué en Europe en 1932 la reine Regine V (interprétée par Seena Owen) boit du champagne à moitié dévétue le matin dans son lit et complètement nue en soirée dans son bain

Le prince Nicki von Wildeliebe-Rauffenburg (interprété par Erich von Stroheim lui-même) entouré de femmes de petites vertu dans une scène de The Wedding March (1928) se déroulant dans un bordel viennois

Le cinéma de Josef von Sternberg est bien différent: c’est un cinéma de l’humiliation, et surtout du sacrifice plutôt que de la cruauté et du sadisme. Curieusement, l’amour y est souvent rendu impossible quand chez von Stroheim, il est au contraire rédempteur. Le traitement du champagne s’en ressent. Bien que présent dans plusieurs de ses films, «Jo», comme le surnommait affectueusement Marlène Dietrich, lui attache moins d’importance que ne le fait Von. Il est majoritairement bu par des Européens, par des militaires et aristocrates russes dans The Last Command (Crépuscule de gloire, 1928), par des Allemands dans Der Blaue Engel (L’Ange bleu, 1930), des Autrichiens dans Dishonored (Agent X27, 1931), ou dans un contexte proprement européen, même français, dans Morocco (Cœurs brûlés, 1930), mais aussi par des Américains, et dans un contexte purement américain, dans Underworld (Les nuits de Chicago, 1927), premier véritable succès de von Sternberg et qui inaugure les films de gangsters, et probablement dans The Dragnet (La rafle, 1928) autre film de gangsters dont il ne reste plus de copies aujourd’hui mais dont les photos montrent des séquences avec du champagne. Il est dégusté dans des lieux moins ambigus que chez Von, un peu louches parfois comme un bar des bas-fonds de Chicago (Undeworld) ou un cabaret mal famé d’une petite ville allemande (Der Blaue Engel), et la plupart du temps lors d’occasions somme toutes festives, comme le bal costumé dans Dishonored, mais jamais orgiaques. Il est, enfin, le vin de la séduction, mais une séduction galante, hommage, certes très masculin, à la beauté des femmes ou plutôt, à chaque fois, d’une seule femme, pour laquelle on va jusqu’à se sacrifier ou, comme souvent chez von Sternberg, qui va se sacrifier par amour pour le protagoniste. Cette femme est Evelyn Brent dans The Last Command. Mais ensuite, ce sera surtout Marlène Dietrich: la Lola dont tombe éperdument amoureux le professeur Rath et qui fera sa perte; la Amy Jolly, danseuse de cabaret venue se perdre à Mogador au Maroc et qui finira par suivre le légionnaire dont elle est éprise; l’agent X27, espionne inspirée de Mata-Hari, qui trahira son pays pour sauver l’homme dont l’amour lui est interdit, un espion de l’autre camp. Toutes ces héroïnes se retrouveront au cœur d’une scène au champagne, ce qui aura d’ailleurs pour conséquence de faire de Marlène Dietrich l’une des premières stars du parlant, avec peut-être Greta Garbo, à y être associée jusqu’à sa mort.

Natalie Dabrova (Evelyn Brent) invitée à diner par le général Dolgorucki (interprété par Emil Jannings) dans The Last Command (Crépuscule de gloire) réalisé en 1928 par Josef von Sternberg



Professeur Immanuel Rath (interprété par Emil Jannings) et Lola-Lola (interprétée par Marlene Dietrich) dans Der blaue Engel (L’Angle bleu, 1930) réalisé par Josef von Sternberg

Professeur Immanuel Rath (interprété par Emil Jannings) et Lola-Lola (interprétée par Marlene Dietrich) dans Der blaue Engel (L’Angle bleu, 1930) réalisé par Josef von Sternberg






Dans Morocco (Coeurs brulés) réalisé en 1930 par Josef von Sternberg, La Bessière (interprété par Adolphe Menjou) demande à Amy Jolly (interprétée par Marlene Dietrich) de l’épouser…

mais elle finira par lui préférer le légionnaire Tom Brown (interprété par Gary Cooper)

George Bancroft et Evelyn Brent dans Underworld (Les Nuits de Chicago) réalisé par Josef von Sternberg en 1927



… au Veuve Clicquot de Jo

Une dernière différence de conception, que les deux Von d’Hollywood se font du cinéma, mérite ici d’être mentionnée, notamment pour les conséquences inattendues et paradoxales qu’elle va entraîner quant au choix du champagne qui apparaît à l’écran.

Disciple de D. W. Griffith, von Stroheim revendiquait un cinéma réaliste, un cinéma de la vérité, de la nudité presque, en rupture avec les films mielleux et désincarnés qu’il reprochait à Hollywood de produire. «Le grand public des cinémas n’est pas le pauvre d’esprit qu’imaginent beaucoup de producteurs devait-il déclarer. Il veut qu’on lui montre de la vie qui soit aussi vraie que celle vécue par les hommes: âpre, nue, désespérée, fatale. J’ai l’intention de tailler mes films futurs dans l’étoffe rugueuse des conflits humains». C’est ce qu’il fera: mettre à nu les personnages, dévoiler crûment les sentiments, montrer «ce qui se passe les rideaux tirés, derrière les verrous poussés, de ce que la politesse et le bon ton veulent que l’on passe sous silence, écrivait-il, parce que c’est ce que l’on fait caché qui explique le comportement au grand jour et l’on ne peut dissocier les deux.» Mais ce cinéma réaliste avait un coût, car dans l’esprit de von Stroheim on ne pouvait obtenir cette vérité qu’en tournant au plus proche de la vie, en plaçant les acteurs dans des conditions les plus réelles possibles, en les amenant, voire en les forçant à se cogner entre eux, à se cogner à la réalité. D’où l’extrême soin accordé aux décors, et aussi aux détails les plus infimes soient-ils. Il fit reconstituer presque à l’identique, quasiment à l’échelle, la grand place de Monte-Carlo, à Point Lobos sur la presqu’île de Monterey, pour Foolish Wives. Ces décors qui accueillirent jusqu’à 14000 figurants n’étaient pas seulement grandioses, ils devaient être aussi les plus justes et les plus précis possible. Il y avait de vraies vitres en verre aux fenêtres. Bien que le film fut muet, toutes les sonnettes devaient sonner, la sirène des pompiers devait retentir. Il devait y avoir de vrais bébés dans les landaus, même si on ne les voyait jamais… Pour The Wedding March, il fit reconstituer la façade de la cathédrale de Vienne, le parvis, les rues avoisinantes. «Le résultat était si convaincant, raconte von Stroheim non sans fierté, que lorsque l’archiduc Léopold, petit neveu de François-Joseph, vint visiter le décor du Graben et de la cathédrale, il en demeura d’abord bouche bée puis il déclara qu’il se sentait brusquement transporté, comme par un tapis magique, dans la cité de sa jeunesse.» Allant jusqu’au bout de ses convictions, on prétendait même, avec un parfum de scandale, qu’il reconstitua un véritable bordel, engageant de vraies prostituées, que les tournages duraient toute la nuit, qu’on y servait des pigeonneaux, du caviar et que prises après prises, car Von n’hésitait pas à tourner les mêmes scènes autant de fois qu’il lui semblait nécessaire, on buvait du vrai champagne!

La grand place de Monte-Carlo, à Point Lobos sur la presqu’île de Monterey pour Foolish Wives

On termine les décors viennois de Merry-Go-Round et on livre le champagne!

Scène du bordel viennois dans The Wedding March

Stroheim offrait du pigeonneau et du caviar aux participants, et leur servait du vrai champagne malgré la prohibition. Les figurantes triées sur le volet – des femmes exotiques et d’un genre raffiné, pour la plupart d’authentiques émigrées – ressortaient souvent avec l’air d’avoir passé un week-end à Sodome, les yeux bouffis et le pas chancelant. Certaines filles, au bord de l’hystérie, portaient des traces de fouet et de morsure.

(Kenneth Anger, Hollywood Babylone)

Scène du bordel viennois dans The Wedding March

Du vrai champagne! mais de quelle marque? À cette question, il est difficile de répondre, les bouteilles, dans les films de von Stroheim, étant la plupart du temps filmées de loin, de haut, ou entourées d’un linge blanc qui masque les étiquettes. À l’exception néanmoins d’une scène, dans The Merry Widow, où l’on discerne subrepticement, et encore, à condition d’agrandir la photo, une marque. Le réalisateur de la vérité, le héraut du réalisme cinématographique, celui dont on dit qu’il n’hésita pas à retourner une scène parce qu’un figurant très éloigné de la caméra n’avait pas enfilé la paire de gants blancs qu’il aurait dû porter, avait choisi ce que l’on pouvait à l’époque encore appeler un champagne californien, aujourd’hui davantage un sparkling wine, de la marque Cresta Blanca (première marque de vin américaine à remporter un prix en France en 1889 à l’occasion de l’Exposition universelle – mais pour un vin tranquille) pour une orgie censée se passer dans le vieux et très européen royaume de Monteblanco (référence à peine voilée au royaume du Monténégro). Improbable? En réalité, certainement impossible et surtout si peu crédible qu’une marque de champagne californien vienne se perdre dans une maison close européenne fréquentée par la noblesse en plein milieu des années 20. D’où vient cette erreur ? Von Stroheim méconnaissait-il à ce point le champagne ou n’est-ce finalement que le prix à payer de tout réalisme que d’être toujours, à un moment donné, mis en échec par la réalité ?

Scène orgiaque dans The Merry Widow réalisé par Erich von Stroheim en 1925. On aperçoit la marque de la bouteille de champagne tenue en bas à gauche de l’image…

… et c’est un champagne californien de la marque Cresta Blanca, l’une des plus ancienne et prestigieuse marque californienne de vin!

Admiratif de von Stroheim, von Sternberg proposa un cinéma presque aux antipodes: fait avec des «bouts de ficelles» devait dire Marlène Dietrich, souvent sans grands moyens, presque artisanal, Jo allant jusqu’à régler lui-même les éclairages, vérifiant tout, trouvant une solution à chaque problème, un cinéma modeste. Aux décors extérieurs grandioses de Von, Jo préfère les intérieurs exigus et les ruelles étroites, et à la véracité des lieux il substitue la force de l’imagination et la puissance des imaginaires. Revenant sur le tournage de The Last Command, film qui se situe en Russie au moment de la révolution soviétique, puis à Hollywood sur un plateau de cinéma, von Sternberg révèle qu’il préféra tourner la partie russe car il ne connaissait absolument rien à la Russie, qu’il pouvait donc imaginer très librement, quant il connaissait trop l’univers des studios hollywoodiens. Des films comme Morocco, ou Shangai Express (1931), à propos duquel il évoque une Chine tout droit sortie de son imagination, et plus tard Shangai Gesture (1941), renouent avec une imagerie que l’on peut qualifier d’orientaliste, très éloignée des canons du réalisme. Car ce qui intéresse Jo, c’est d’une part les face-à-face entre les personnages, féminins et masculins, la manière dont ils parviennent, ou pas, à révéler leurs sentiments, les rapports de pouvoir qui s’immiscent entre eux, et du coup les moyens grâce auxquels le réalisateur parvient à façonner les actrices et acteurs au plus profond d’eux-mêmes pour les rendre conformes à leurs rôles, et d’autre part, une certaine recherche plastique, une esthétique de l’ombre et de la lumière, sans qu’il y ait besoin de moyens conséquents. En revanche, il y avait aussi chez Josef von Sternberg un souci constant des détails qui pouvait passer par le choix très précis des costumes, des coiffures, mais également dans Dishonored, d’une certaine marque de champagne, parfaitement identifiable grâce à son étiquette. Une étiquette dont l’histoire remonte à 1858 avec le dépôt d’une première version sur fond blanc décrite en ces termes: «Sur papier fond blanc affectant la forme d’un parallélogramme entouré de trois filets noirs. Sur la partie supérieure se trouve un cercle dans lequel on lit en lettres noires V. Clicquot P. Werlé; au centre est une comète dont la queue descend perpendiculairement au-dessus de la lettre R du nom de Werlé. Au-dessous de ce cercle, on lit en lettres noires Veuve Clicquot Ponsardin à Reims. Ces inscriptions sont entourées de traits de plume.» Quelques années plus tard, en 1877, apparaît la même étiquette mais sur le fond jaune qui allait constituer le premier signe de reconnaissance du champagne de la marque Veuve Clicquot, et dont on voit au passage qu’elle fut très certainement, aussi, la première marque de champagne à figurer dans un long métrage de fiction parlant!

Photo extraite de Dishonored (Agent X 27) réalisée par Josef von Sternberg en 1931 et sur laquelle on voit une bouteille de champagne Veuve Clicquot Dry

Première étiquette Veuve Clicquot déposée par Edouard Werlé en 1858

En 1877 apparaît la légendaire étiquette Veuve Clicquot jaune. Elle devait permettre de distinguer le « dry » (qui sera appelé « sec » par la suite) du « doux » (qui est aujourd’hui appelé « demi-sec »). C’est également l’étiquette que l’on voit dans Dishonored de von Sternberg

C’est là tout l’amusant de la comparaison que de révéler le paradoxe du cinéma : d’être un monde de faux-semblants où la tentation du réalisme le plus strict parait vaine, et où l’imagination d’un montreur d’ombres recèle plus d’authenticité dans le charme et… les bulles.

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