Shampanskoye, camarade !

Le 6 juillet 2010, des plongeurs partis en excursion touristique en mer Baltique dans les îles Aland, un archipel finlandais constitué de près de 6500 îles et réputé pour la présence d’un très grand nombre d’épaves, remontent à la surface des bouteilles… de champagne! C’est le début d’une histoire qui pourrait servir de trame narrative à un film: presque 170 bouteilles furent remontées (certaines complètement intactes), parmi lesquelles figurent les plus anciennes à avoir été ouvertes et dégustées, puisqu’on date leur élaboration aux années 1830-1840. Elles provenaient de trois maisons: Juglar (une marque disparue aujourd’hui dont certains historiens supposent qu’il s’agit de la marque qui fut rachetée par Memmie Jacquesson à son cousin et associé François Félix Juglar), Veuve Clicquot et Heidsieck & Co. Ce que l’on sait de cette désormais célèbre «Goélette aux champagnes», c’est qu’elle s’abîma en mer probablement au début des années 1840, qu’elle devait être suédoise, vu le reste de son chargement, venir de Gdansk (Danzig) et certainement cingler vers les ports de Cronstadt ou de Saint-Pétersbourg en Russie, sinon vers les Pays Baltes ou la Finlande. Depuis son introduction sous le règne de la tsarine Anna Ivanovna, entre les années 1730 et1740, le champagne est certainement l’un des vins français les plus appréciés par les Russes, essentiellement des nobles et grands bourgeois, qui peuvent s’offrir ce luxe car il est aussi l’un des plus chers. Il sera de tous les grands banquets impériaux sous le règne de Catherine II –qui pourtant en interdira l’importation, en même temps que de tous les produits venant de France, suite à l’exécution de Louis XVI en 1793–, puis sous celui de son fils Paul 1er, qui lèvera, dès 1797, une partie de l’embargo, notamment sur les vins français.

Les îles Aland, un archipel finlandais comprenant près de 6500 îles situė à mi-chemin entre la Finlande et la Suède, bénéficiant d’une autonomie territoriale, avec son propre parlement
Bouteilles de champagne découvertes dans une épave échouée en mer Baltique, au large des îles Aland et qui seront remontées en 2006

Dans la première moitié du XIXe siècle, Veuve Clicquot est la maison de champagne qui va s’imposer en Russie. À peine fondée le 3 janvier 1772 comme «négoce de vin à l’enseigne Clicquot» par Philippe Clicquot («banquier, commerçant en étoffes et propriétaire de vignes»), cette maison se développe à l’étranger avec, en juillet de la même année, une première expédition de bouteilles à destination de Venise et, dès 1780, de la Russie. Dans les années 1805-1806, quand Barbe Nicole Ponsardin, veuve Clicquot, âgée de 27 ans, prend la décision de succéder à son mari François (fils de Philippe Clicquot) à la tête de l’entreprise familiale, la situation est compliquée. Si les exportations sont florissantes, le contexte géopolitique se dégrade sérieusement lorsqu’en mars 1806 les relations avec l’Angleterre sont rompues, entraînant un blocus maritime qui manquera d’être fatale à la jeune maison. En Russie, l’année 1805 a été très bonne avec 25000 bouteilles de champagne vendues. Louis Bohne, qui sera l’un des commerciaux les plus importants de la maison Clicquot, repart dès 1806 en Prusse et en Russie où il sait qu’il y a une véritable demande. Le 22 juin 1806, il écrit: «Je suis instruit de Russie que l’Impératrice est enceinte! Quelle bénédiction pour nous si c’était d’un prince qu’elle put heureusement accoucher! Des flots de champagne seraient bus dans cet immense pays.» Près de 130000 bouteilles seront exportées en 1806, principalement vers la Russie, les pays du Nord et l’Allemagne. Les temps qui suivront seront bien plus durs.

Léon Cogniet, Portrait de la veuve Clicquot et de sa petite fille, (vers 1860-1862), château de Brissac.

Comme dans le roman dont il est l’adaptation, le film Guerre et Paix (War and Peace de King Vidor,1956), débute en 1805 à Moscou. À la veille d’une longue période de guerre qui durera jusqu’en 1815, le moral russe est au beau fixe. Malgré les mises en garde de Pierre Bezoukhov (interprété par Henry Fonda) qui a vu les armées françaises à l’œuvre, l’insouciance règne et l’on préfère admirer l’esthétique des défilés militaires plutôt que de penser aux réalités de la guerre. Au sein de l’aristocratie militaire, il en va de même. On fait la fête et, pour reprendre les mots de Bohne, des flots de champagne sont bus. Le cinéma hollywoodien des années 50 rend ici assez bien l’esprit du roman de Tolstoï, et probablement ce qu’il en était de la consommation de champagne en Russie au début des guerres napoléoniennes. Chez Tolstoï on boit beaucoup de champagne dans la première partie de l’histoire (qui correspond aux années 1805-1807), beaucoup moins dans la seconde partie (1807-1812), puis carrément plus du tout (1812-1820). Chez King Vidor, on n’en boit qu’au début du film. C’est-à-dire que le champagne disparaît vite comme il dût disparaître de la plupart des tables russes à partir de 1807. Louis Bohne quitte la Russie en 1809 et n’y revient qu’en 1814. Dans le même temps, les ventes de la maison Clicquot s’écroulent : de 40000 bouteilles en 1809 et 45000 en 1810, les chiffres tombent à 17000 en 1811, 10000 en 1812 et 14000 en 1813. Dès le début tournées vers l’exportation, les maisons de champagne affronteront péniblement la période napoléonienne, confirmant le diagnostic, dressé en 1814, par le philosophe Benjamin Constant dans De l’esprit de conquête et de l’usurpation: «Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible, et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait, en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne rapporte.»

Affiche du film War and Peace (Guerre et Paix, 1956) de King Vidor
Henry Fonda interprète Pierre Bezoukhov

« Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible, et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutait, en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la richesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coûte infailliblement plus qu’elle ne rapporte. »

Benjamin Constant

Photographie du film War and Peace (Guerre et Paix, 1956) de King Vidor


À lire ces lignes, on en vient presque, avec humour certes, à regretter que le Boris Grushenko, qu’interprète Woody Allen dans son film Love and Death (Guerre et amour, production franco-américaine, 1975), adaptation libre et comique du roman de Tolstoï, ait échoué à tuer Napoléon, aventure dans laquelle l’avait entraîné contre sa volonté son épouse Sonja (Diane Keaton au cinéma). Si finalement Napoléon ne sera qu’assommé, ce sera par l’intermédiaire d’une bouteille de champagne, «From France», bien sûr!

Affiche du film Love and Death (Guerre et Amour, 1975) réalisé par Woody Allen
Photographie du film Love and Death (Guerre et Amour, 1975) réalisé par Woody Allen. En regardant attentivement la bouteille de champagne on s’aperçoit qu’il pourrait bien s’agit d’une bouteille de Dom Perignon qui servit alors à assommer l’Empereur…


De ce moment de l’Histoire, cependant, les maisons de champagne sauront sortir grandies grâce, notamment, à deux événements. D’abord une année 1811 particulièrement chaude et sèche, caniculaire même, qui se révéla exceptionnelle pour la production de vins de qualité, avec l’élaboration d’un millésime qui sera parmi les plus recherchés, et que d’aucuns considèrent encore comme légendaire. Coïncidant avec l’apparition de la comète de 1811, appelée parfois «comète impériale», «comète de Napoléon» ou encore «comète de Tolstoï» (pour l’évocation qu’il en fera dans Guerre et Paix), ces vins, qu’ils soient tranquilles, et on pense par exemple au Chateau Lafitte 1811 considéré par beaucoup comme le Bordeaux le plus fin jamais obtenu, ou effervescents, vont être rapidement regroupés sous la dénomination de «vin de la comète». Ainsi la «Cuvée 1811 de la comète», mention qui était exigée par les acheteurs et souvent ajoutée à la main sur les étiquettes, fut l’un des champagnes les plus demandés en Russie à partir de 1814, et certainement le millésime qui allait définitivement lancer la marque Veuve Clicquot dans le monde entier. Le dessin d’une comète figurera d’ailleurs sur les premières étiquettes de la marque et l’étoile se retrouve encore aujourd’hui, au moins au dos des bouchons. Le second événement déterminant pour les maisons de champagne fut tout simplement, et curieusement, l’occupation de la Champagne en 1814 par les armées russes. Si les vainqueurs n’hésitèrent pas à se servir allègrement dans les caves de Reims ou d’Épernay, les dommages et les vols furent moindres que ce qui avait été redouté, et les maisons de champagne surent en tirer parti, comme le montre le célèbre gastronome français, Jean Anthelme Brillat-Savarin, dans sa Physiologie du goût: «Quand l’armée d’invasion passa en Champagne, elle prit six cent mille bouteilles de vin dans les caves de M. Moët, d’Épernay, [aujourd’hui, les historiens évaluent à 8000 le nombre des bouteilles « perdues » par la maison Moët], renommé pour la beauté de ses caves. […] Il s’est consolé de cette perte énorme quand il a vu que les pillards en avait gardé le goût, et que les commandes qu’il reçoit du Nord ont plus que doublé à cette époque.» De même, prête-t-on ces propos à Madame Clicquot, qui voyaient les officiers russes boire ses bouteilles: «Qu’on les laisse faire. Ils boivent. Ils paieront.» Et en effet, tout comme la maison Moët, la maison Veuve Clicquot reçut l’autorisation de vendre 30000 bouteilles en Russie pour l’année 1814. Les guerres étaient passées, le goût du champagne s’était imposé. Aux temps de la puissance militaire succédait l’ère de ce que nous appellerions aujourd’hui le soft power, et entre 1814 et 1821 ce sont plus de 280000 bouteilles qui furent vendues par cette seule maison en Russie. En 1853, Prosper Mérimée remarqua d’ailleurs qu’à Moscou on avait tendance à appeler le champagne «klikofskoé»!

Dessin de la comète de 1811 par Mary Evans
Etiquette Veuve Clicquot: la comète de 1811 y figure au dessus du nom de Werle
F. de Bayros, Der Komet 1900, affiche publicitaire, collection Moët et Chandon

Les exportations, dans cet empire, augmentèrent tout au long du XIXe siècle. Le champagne était devenu une boisson particulièrement prisée des tsars, et dans la seconde moitié du siècle, c’est la maison Roederer qui devint la marque de référence. Le 7 juin 1867, à l’occasion de l’exposition universelle de Paris, un champagne Louis Roederer clôtura le célèbre Dîner des Trois Empereurs préparé par le grand chef Adolphe Dugléré, qui réunit au Café Anglais le kaiser Guillaume, le tsar Alexandre II, son fils le futur Alexandre III, et le chancelier Bismarck. C’est à la demande du tsar Alexandre II que cette maison créa en 1876 la cuvée Cristal dont la bouteille devait être transparente pour, dit-on, que le Tsar put en apprécier la couleur dorée, et surtout avoir un fond plat pour qu’on n’y puisse dissimuler aucune bombe! Enfin, en 1908, dix ans avant son exécution, Nicolas II, le dernier tsar de Russie, fit de la maison Roederer le «Fournisseur officiel de la Cour de Sa Majesté l’Empereur».

Le Café Anglais situé boulevard des Italiens, en 1877
La célèbre bouteille Cristal Roederer créée spécialement à la demande du Tsar Alexandre II: transparente et à fond plat. Le Tsar pouvait apprécier la couleur du champagne et on ne pouvait cacher de bombe dans la piqûre de la bouteille. Les bouteilles arborent les armoiries impériales de la Russie.

Boisson des tsars, boisson de l’aristocratie, d’une aristocratie méprisante et asservissante, boisson aussi de la grande bourgeoisie, telle était l’image du champagne à la veille des révolutions russes de 1917. Une image qui allait perdurer à en croire les apparitions du champagne dans les films traitant de la Russie pré-bolchévique. Dans The Last Command (Crépuscule de gloire) réalisé en 1928 par Josef von Sternberg, une partie de l’intrigue se déroule probablement à la veille de la révolution de février 1917 et le champagne y est bu, avec une certaine insouciance presque tragique, dans un dîner de séduction par le Général Dolgorucki (interprété par Emil Jannings), cousin du Tsar, et par son état-major, bref par des aristocrates et des militaires qui ne perçoivent pas que la situation est déjà perdue. Quelques années plus tard, en 1935, Clarence Brown tourne Anna Karenina, avec en vedette Greta Garbo. Il y présente, à travers le colonel Vronsky, une aristocratie militaire russe pleine de morve, éperdue de plaisirs éphémères, incapable de durer ni de construire, qui ne vit finalement qu’au rythme des bouteilles de champagne qu’elle vide, néanmoins avec élégance. On en boit toujours et partout, jusque dans les écuries, où l’on en commande une bouteille que l’on boira juste après un verre de brandy! Plus récemment, dans L’Amiral (2008) d’Andreï Kravtchouk, qui se veut pourtant un film de réhabilitation de la période pré-révolutionnaire, le champagne n’y est toujours servi qu’à l’élite aristocratique et militaire. On pourrait mentionner encore Anastasia (1956) d’Anatole Litvak ou le film d’animation éponyme de Don Bluth et Gary Goldman sorti en 1997, où après la révolution d’octobre 1917, on voit que ce qu’il reste de la société aristocratique russe, les Russes blancs en exil à Paris, continue à adopter un certain style de vie où le champagne prend toute sa place, même si l’on ne sait plus trop s’il est vraiment lié à l’aristocratie ou simplement à la vie parisienne.

Lors d’un dîner au champagne le Général Dolgorucki (Emil Jannings), accompagné de son état-major, espère séduire la révolutionnaire Natalie Dabrova (Evelyn Brent)


Affiche du film Anna Karenina (1955) de Clarence Brown avec en vedette Greta Garbo
Image de promotion du film Anna Karenina (1935) réalisé par Clarence Brown
Photographie du film Anastasia réalisé par Anatole Litvak en 1956. Ingrid Bergman (Anna Koreff / Grande-duchesse Anastasia Nikolaevna) boit du champagne sous le regard de Yul Brynner (le général Sergueï Pavlovitch Bounine).
Image d’Anastasia film d’animation réalisé par Don Bluth et Gary Goldman en 1997


Réalisés dans une perspective communiste, les films de Serguei Eisenstein utiliseront le champagne de manière plus large, comme accessoire pour souligner et dénoncer les formes de l’oppression, qu’elle soit politique, avec le tsarisme, ou économique avec le capitalisme. Tourné en 1924 et sorti en 1925, La Grève est le premier film d’Eisenstein. Il devait être le cinquième d’une série de sept films de propagande intitulée Vers la dictature, qui aurait évoqué les mouvements ouvriers précédant la révolution d’octobre 1917. Dans ce film, le seul à avoir été tourné, il met en scène une grève organisée en 1912 pour dénoncer des conditions de travail inhumaines, mais aussi toutes les tactiques les plus viles et les coups bas contre-révolutionnaires utilisés par le patronat pour casser la grève et réprimer la contestation. Dans un film qui se revendique marxiste jusque dans sa construction narrative, où le cinéaste a essayé de se passer des figures individuelles, où il n’y a plus de protagoniste («son héros et son personnage principal, c’est la masse» a écrit le grand historien du cinéma Georges Sadoul), mais presque uniquement des figure-types (les patrons, les ouvriers, les mouchards, les policiers…), le champagne est la métaphore d’un excès d’autant plus insupportable qu’il semble ne servir à rien, d’une opulence d’autant plus choquante qu’elle n’est qu’ostentatoire, dans une scène extrêmement symbolique et mystérieuse où le chef de la police va forcer un ouvrier à devenir un mouchard, à trahir la cause même du prolétariat devant une table outrageusement garnie de mets, où le champagne déborde des coupes, et sur laquelle danse un couple de nains qui, une fois la pièce vide, se jettera sur la boisson et les victuailles pour bâfrer!

Photographie du film La Grève (Stachka) réalisé par Serguei Eisenstein en 1925


Dans Octobre : dix jours qui ébranlèrent le monde (1927) réalisé pour « commémorer » les dix ans de la révolution de 1917, Eisenstein n’utilise pas directement le vin mais des flûtes à champagne marquées du sceau impérial pour donner à voir le luxe et la domination du pouvoir tsariste, mais surtout la manière dont la première révolution de février 1917 a échoué, ses leaders, notamment Kerenski, n’hésitant pas à reprendre finalement tous les attributs du pouvoir aristocratique. Le champagne, et avec lui tous les vins étrangers, symbolise la richesse et plus encore ce qui corrompt les hommes et les masses. À la fin d’Octobre, les soldats interviennent pour empêcher que le peuple pille les caves du Palais d’Hiver, remplies des meilleurs vins français et étrangers, dont du champagne, préférant même détruire les bouteilles. Cette scène s’appuie sur un fait réel: le pillage qui se déroula en novembre 1917 et qui fut fermement condamné par les dirigeants bolcheviks. Le 6 décembre 1917, le soviet de Petrograd s’exprima sans ambiguïtés: «Ne touchez pas au vin, c’est un poison pour notre liberté.»

Affiche du film Octobre : dix jours qui ébranlèrent le monde réalisé par Sergueï Eisenstein en 1927

Dans les premières années qui suivirent la Révolution, les communistes conservèrent une méfiance assez généralisée envers l’alcool qu’ils n’hésitaient pas à taxer de contre-révolutionnaire. À partir d’août 1921, leur position s’assouplit avec la levée de l’interdiction de vente de vins et d’alcools. Mais il s’agit en fait très probablement d’alcools locaux, essentiellement de la bière et de la vodka, sûrement pas des vins étrangers, notamment français, et en aucun cas du champagne encore totalement, et pour un temps, associé à l’ancien régime. Dans L’Homme à la caméra (1929), le chef-d’œuvre de Dziga Vertov, un des premiers théoriciens du film documentaire, où l’on suit une journée quotidienne à Odessa, le peuple boit de la bière, un alcool de fraternité et de camaraderie, et non de distinction.

Affiche du film L’Homme à la caméra réalisé par Dziga Vertov en 1929
On boit de la bière dans L’Homme à la caméra réalisé par Dziga Vertov en 1929

Cette répartition des alcools par classe sociale est une constante au cinéma dans les films qui parlent de la Russie soviétique et quand il s’agit d’évoquer la dichotomie entre capitalisme et communisme, qui sera parfois illustrée par l’inévitable opposition entre champagne et vodka.

Dans Les bas-fonds, adaptation d’une pièce de Maxime Gorki qu’il réalise en 1936, Jean Renoir parle autant de la Russie des tsars que de la France du Front Populaire. On y voit du champagne à deux reprises. Dans l’une des premières scènes du film, un baron ruiné à force de jouer et de perdre (qui n’a d’ailleurs pas hésité à se servir dans les caisses de l’État), tombe en rentrant chez lui sur un cambrioleur, Pépel Wasska, avec lequel il sympathise. Dans le seul film qui ait réuni ces deux vedettes, Louis Jouvet, le baron qui sait que les huissiers vont se présenter à sa porte au petit matin, offre à boire à Jean Gabin, le cambrioleur, du champagne dont on imagine qu’il fait son quotidien avant de lui proposer de repartir avec un objet de son choix, puisque tout lui sera vite saisi. Un peu plus tard, dans une ginguette, c’est un inspecteur de police, parfait représentant de l’ordre et d’une certaine réussite bourgeoise, qui compte séduire la belle Natacha (jouée par Junie Astor) avec du champagne, mais n’en aura pas le temps, la bouteille arrivant après que Pépel, amoureux de Natacha avec laquelle il partira, lui aura cassé la figure. «Vous vous moquez de moi, vous, avec le champagne!», crie-t-il alors au garçon qui, non sans humour, lui tendra, pour son œil tuméfié, de la glace prise dans le seau. Malicieusement ballotté entre désordre (cambriolage, bagarre) et ordre (noblesse, police, bourgeoisie), utilisé presque à contre-emploi, ou du moins un peu de biais, le champagne n’est en revanche jamais, et ne pourra jamais être la boisson des bas-fonds où l’on partage davantage des verres d’une mauvaise gnôle ou d’une mauvaise vodka. Quand dans La belle équipe de Julien Duvivier, autre film sorti en 1936, et considéré comme le plus représentatif de l’esprit du Front Populaire, les personnages Jeannot (Jean Gabin), Charlot (Charles Vanel), Tintin (Raymond Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina), cinq chômeurs parisiens, apprennent qu’ils ont gagné au loto, ce n’est pas au champagne qu’ils trinquent, mais au mousseux ! Décidément, dans les années 30, le prolétariat n’est pas fait pour certains vins.

Affiche du film Les bas-fonds réalisé par Jean Renoir en 1936
Dans le seul film qu’ils tourneront ensemble Louis Jouvet offre du champagne à Jean Gabin
Affiche du film La Belle équipé réalisé en 1936 par Julien Duvivier

Les films américains, tout aussi propagandistes que les soviétiques, même, et peut-être surtout quand il s’agit de comédies, enfoncent le clou en faisant du champagne non seulement la boisson capitaliste par excellence mais encore une véritable arme capable comme nulle autre de pervertir les esprits communistes, y compris les plus aguerris. Dans Ninotchka, un des chefs-d’œuvre d’Ernst Lubitsch, réalisé en 1939, «la Divine» Greta Garbo, qui tournait alors sa première comédie et son avant-dernier film, campe une communiste incorruptible caricaturale: excessivement matérialiste, absolument collectiviste, obsessionnellement planificatrice, et plus encore, hermétique au bien-être personnel, au plaisir corporel, refusant les sentiments, étrangère à l’amour et totalement dénuée d’humour. C’est coupe après coupe de champagne que l’envoyée extraordinaire du régime soviétique, la camarade Nina Ivanovna Yakouchova, finira par devenir Ninotchka, s’humanisant, se féminisant également, riant surtout et se laissant séduire par le comte Léon d’Algout (Melvyn Douglas) dont elle tombe amoureuse pour finalement céder à la supériorité même du mode de vie capitaliste qu’elle adopte en quittant définitivement l’URSS. Le champagne dans Ninotchcka –plus encore que dans son remake, Silk Stockings (La Belle de Moscou, 1957), comédie musicale tournée par Robert Mamoulian, avec Cyd Charisse et Fred Astaire, où il entre en scène très tôt, dès la première chanson, Too Bad, mais davantage comme élément d’un décor général, même s’il introduit une pointe de légèreté et d’ivresse– a un rôle essentiel: il est la boisson qui révèle l’héroïne à elle-même, et tout simplement la nature profondément individualiste et hédoniste de l’être humain. La caméra s’attarde sur le visage d’une Greta Garbo supposée en boire pour la première fois: elle grimace d’abord, sans doute sous l’effet de l’effervescence, avant de s’illuminer et de s’exclamer conquise, «c’est délicieux!».

Greta Garbo rit! Image promotionnelle du film Ninotchka réalisé par Ernst Lubitsch en 1939
Greta Garbo et Melvyn Douglas dans Ninotchka réalisé par Ernst Lubitsch en 1939
Affiche du film Silk Stockings (La Belle de Moscou, 1957), comédie musicale tournée par Robert Mamoulian
On boit du champagne avant de chanter et de danser. Too bad: la musique et les paroles sont signées Cole Porter

C’est cette même verve anticommuniste totalement assumée, mêlée quand même à un regard sarcastique sur les contradictions des USA et du capitalisme («Le capitalisme est comme un hareng mort au clair de lune: il brille mais il pue.») que l’on retrouve dans One, Two, Three (Un, deux, trois, 1961) de Billy Wilder –d’ailleurs scénariste, avec Charles Brackett, de Ninotchka. Dans ce film tourné sur un rythme effréné, dont Wilder voulait qu’il fonce «à travers les rires», et qui se déroule en pleine guerre froide, James Cagney incarne un représentant à Berlin-Ouest de la société Coca-Cola dont le but est d’exporter sa boisson dans tout le bloc soviétique. Lors d’un rendez-vous dans un cabaret vide de Berlin-Est, sous le regard d’un Nikita Khrouchtchev sous lequel perce encore celui plus menaçant de Staline, c’est en faisant danser sur une table une secrétaire mais surtout en offrant du champagne –arme absolue, car désirable, du capitalisme et de son art de vivre– qu’il espère obtenir l’accord des émissaires de l’URSS! Une scène qui résume bien l’esprit de cette comédie des apparences, de cette farce des hypocrisies où personne n’est, ni ne sait, vraiment qui il/elle est, où le rêve secret d’un communiste est de devenir un capitaliste, où l’on vend du Coca à coup de champagne pour finalement n’obtenir à la fin qu’une canette de Pepsi. Le film fit un flop à sa sortie: sans doute était-il alors difficile de se moquer ainsi des tensions Est-Ouest.

Image du film One, Two, Three (Un, deux, trois, 1961) de Billy Wilder. Le représentant de Coca-Cola à Berlin Ouest (James Cagney) fait danser sa secrétaire et offre du champagne aux représentants de l’URSS sous le regard d’un Nikita Khrouchtchev.
Attention Staline n’est jamais bien loin…

Nous voulons réaliser une satire sur l’état du monde aujourd’hui (…), une satire sur la détérioration des comportements diplomatiques, sur la stratégie de la corde raide, avec des gags sauvages sur la Bombe H, ce genre de choses. Tout ceci est tellement dramatique que quelques blagues dans l’esprit des Marx Brothers devraient atténuer la tension. (…) On y verrait les Marx Brothers mélanger tous les drapeaux du monde, avec, par exemple Nasser venir sous l’Etoile de David. Du plaisir débridé dans ce genre, en gardant cette technique propre aux Marx Brothers de se placer en opposition avec un arrière-plan très sérieux. Nous garderions tout : la dignité des populations locales, les procédures, la réalité considérable des problèmes, mais avec Groucho, Harpo et Chico au milieu de tout ça (…) D’un côté les Nations Unies, de l’autre les Marx Brothers : mélangez tout ça… et boum !

Billy Wilder
A la fin du film James Cagney qui termina le tournage totalement essoré obtient une canette de Pepsi au distributeur de Coca! Décidément, après le champagne, la marque symbolisant le capitalisme US était bien mise à mal. Billy Wilder attribua l’échec de son film au fait qu’il s’était peut-être attaqué à une trop grande marque en malmenant ainsi Coca-Cola.

Si la jeune Russie bolchevique avait cessé dès ses débuts les importations de vins étrangers et décidé de mettre à l’index les boissons trop identifiées au régime tsariste, en premier lieu le champagne, assez vite pourtant, après la mort de Lénine, ses dirigeants comprirent ce qu’ils avaient à gagner, politiquement comme économiquement, à se doter de leur propre industrie de produits «occidentaux» (ketchup, glace, jus de tomates) et de «luxe» (comme le caviar, le cognac et bien sûr le champagne), un luxe qui devait, cependant, être accessible à tous. Dès 1928, fut baptisé «Sovetskoe Shampanskoe» le vin mousseux produit dans le vignoble d’Abrau-Durso, qui avait été créé par le prince Lev Golicyn sous l’ancien régime pour développer un «champagne russe» (qui avait obtenu d’ailleurs lors de l’Exposition universelle de 1900 un prix dans la catégorie «vins pétillants»). Mais c’est surtout à partir du milieu des années 30, en pleine révolution conservatrice stalinienne, que la décision fut prise d’une production de masse. Anastase Mikoyan, qui dirigeait alors le Commissariat du peuple à l’industrie alimentaire et qui était chargé de mettre en œuvre cette nouvelle politique de «bien-être» alimentaire, décrit ce changement, désiré par Staline lui-même: «Le camarade Staline a remarqué que les stakhanovistes gagnaient désormais beaucoup d’argent, tout comme les ingénieurs et de nombreux autres travailleurs. Et s’ils voulaient acheter du champagne, pourraient-ils le faire? Le champagne est le signe extérieur du bien-être matériel, le signe de l’aisance.» Le 28 juillet 1936, une résolution du Comité central, signée par Staline, prévoyait la réorganisation industrielle des filières viticoles avec comme ambition de passer de la production de 300000 bouteilles de champagne en 1936 à 4 millions en 1939 et à 12 millions en 1942. Anton Frolov-Bagreev, qui dirigeait le sovkhoze d’Abrau-Durso, fut l’artisan de cette industrialisation de la viticulture soviétique. De retour d’un voyage d’études en Europe de l’Ouest, pour répondre aux exigences élevées de production, il décida d’abandonner la méthode de vinification traditionnelle ou champenoise (avec fermentation en bouteilles), jusqu’alors utilisée à Abrau-Durso, pour adopter une méthode de fermentation en cuves closes ou méthode Charmat, dont il savait pourtant qu’elle avait mauvaise réputation en Champagne: la fermentation y est réalisée dans des cuves, ce qui autorise une production non seulement plus grande mais aussi bien plus rapide, en 25 jours seulement. Si le résultat est un vin mousseux très doux dont on peut légitiment douter des qualités gustatives, et si les difficultés de mise en œuvre d’abord, la Seconde Guerre mondiale ensuite, ne permirent pas d’atteindre les taux de production fixés par la résolution de 1936, avec le «Sovetskoe Shampanskoe», le luxe, même sous une forme collectiviste et de moindre qualité, et ses codes, apparurent sur les tables et dans la politique de l’Union Soviétique!

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Sovetskoe Shampanskoe
Anastas Mikoyan, Joseph Stalin et Grigoriy Ordzhonikidze en 1925
Une certaine image du luxe à la soviétique
Méthode de fermentation en cuves closes ou méthode Charmat
Cuves d’Abrau Durso

Est-ce de ce basculement dont rend compte la réplique d’une Josiane Balasko, mi-incrédule mi-charmée, qui incarne une militante communiste, quand des membres des chœurs de l’Armée rouge, de passage à Paris à la veille du référendum de 1958, lui proposent de la vodka, du caviar et du champagne: « je vais finir par croire que le communisme, c’est vraiment le luxe! », dans le film de Jean-Jacques Zilbermann, Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes (1993) ? La scène suivante montre des serveurs monter, lors d’une réception donnée à l’ambassade d’Union soviétique, des bouteilles de champagne puis en redescendre les cadavres quelques secondes plus tard. L’opulence est à tous les étages sans que l’on sache au juste s’il s’agit de champagne ou de shampanskoe. Car désormais, et notamment avec la déstalinisation, ce qui va compter ce sera de savoir ce à quoi l’on peut prétendre: l’authentique ou le simulacre. Dans The Kremlin Letter (La Lettre du Kremlin, 1970), John Huston décrit, sur fonds d’espionnage, une nomenklatura politique et économique qui manque de rien, qui achète des œuvres d’art à New York et organise des dîners où la boisson servie est certainement du véritable champagne français. Dans un Moscou où règne le marché noir, chacun peut trouver «du champagne et des huîtres», participer à des fêtes «décadentes» et se payer autant de prostitué·e·s qu’il ou elle souhaite, à condition d’en avoir les moyens, d’être du bon côté de la barrière, d’appartenir à l’élite. En 1986, quelques années avant la chute du mur de Berlin, dans Twist again à Moscou, satire d’un régime communiste à bout de souffle, Jean-Marie Poiré pousse jusqu’à l’absurde l’hypocrisie de cette économie à deux vitesses et deux visages, avec d’un côté une nomenklatura communiste privilégiée qui s’autorise des produits étrangers et de qualité, qui boit du champagne ainsi que du «bon cognac pourri capitaliste» et exige du caviar premier choix, et de l’autre une population qui se bat pour essayer d’obtenir des produits soviétiques, les seuls autorisés par le parti, mais de basse qualité. En voyant l’Hôtel Tolstoï que dirige Igor Tataïev (Philippe Noiret), et qui est censé faire la fierté de l’URSS, on comprend que cela fait déjà longtemps que la vitrine du socialisme a commencé à se fissurer. Avec la dissolution du bloc soviétique l’économie russe s’est intégrée au marché capitaliste mondial et a commencé un processus de normalisation réglementaire. Ainsi en 2022, en conformité avec l’accord intervenu entre l’Association des producteurs des vins mousseux de la Russie et le Comité interprofessionnel du vin de Champagne (CIVC), le Shampanskoe, lui-même, ou du moins son nom, disparaîtra définitivement pour céder la place à un simple Sparkling Wine. Une page de l’Histoire se tourne. Champagne !

Affiche du film Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes (1993) de Jean-Jacques Zilbermann



Affiche du film The Kremlin Letter (La Lettre du Kremlin, 1970) réalisé par John Huston
Patrick O’Neal (Charles Rone, alias ‘Yorgi’) et Bibi Andersson (Erika Kosnov) boivent du champagne dans le Moscou du début des années soixante où se croisent espions et membres de la nomenklatura! Photographie du film The Kremlin Letter (La Lettre du Kremlin, 1970) de John Huston.
Affiche du film Twist again à Moscou réalisé par Jean-Marie Poiré en 1986

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