Des bulles dans la tranchée

Le champagne dans les films traitant de la Première Guerre mondiale

Les premiers films de fiction sur la Première Guerre mondiale ont été tournés alors que le conflit faisait rage. On pense par exemple à Hearts of the World (Cœurs du monde, 1918) réalisé par David Wark Griffith. Alors qu’il se trouvait en Angleterre pour la promotion de son dernier film, Intolerance (1916), le gouvernement britannique lui demanda d’en faire un sur la guerre. A l’origine le projet consistait à réaliser le film sur place, en tournant le plus possible de scènes en France sur les champs de bataille. C’est un réalisateur français, Alfred Machin, qui fut d’ailleurs chargé du tournage dans les tranchées. A l’arrivée, les séquences retenues furent assez peu nombreuses, le plus gros du travail étant réalisé en Angleterre d’abord, mais surtout à Hollywood où Griffith put véritablement opérer comme il le souhaitait. Le réalisme «grandiose» de D. W. Griffith se heurtait de plein fouet à la réalité tragique des lieux de combat, et l’histoire finalement développée et mise en scène n’avait que peu à voir avec la grande Histoire à laquelle elle aurait certainement voulu se confronter. C’est le propre d’une fiction de ne pas pouvoir être filmée comme un documentaire, Griffith, et à travers lui tout le cinéma, encore jeune, en faisait l’expérience. Pour autant Hearts of the World fut une réussite, et un authentique succès populaire aux USA en devenant le film le plus vu de l’année 1918.

Affiche du film Hearts of the World (Cœurs du monde, 1918) réalisé par David Wark Griffith
Carte promotionnelle pour le film Hearts of the World. On y voit D. W. Griffith en compagnie du premier ministre britannique David Lloyd George.
D. W. Griffith et Alfred Machin durant le tournage en France de plusieurs scènes pour Hearts of the World

Hollywood !

Hollywood, plus que la France, où était né le cinématographe, et plus que l’Europe, où il s’y était développé, s’imposait désormais comme le centre de la création et de la production cinématographiques. Les comiques français, dont André Deed, Prince Rigadin, et même Max Linder, dont les films faisaient un tabac avant-guerre, virent leur succès s’éteindre avec, il est vrai, bien moins de films tournés à partir de 1914, et finalement tomber, pour certains, totalement dans l’oubli à peine l’armistice signé. «La guerre m’a tué», devait avouer, lucide et amer, en 1932 Charles Petit-Demange, dit Prince, ou Rigadin, «Invasion américaine. Progrès techniques énormes. Nouvelles générations…»

Charles Ernest René Petitdemange, dit Charles Prince ou Prince Rigadin (1872 – 1933)

C’est pourtant dans un de ses courts-métrages, Le champagne de Rigadin réalisé en 1915 par Georges Monca que, pour la première fois, le champagne est associé à la guerre. L’action se déroule loin du front, probablement en région parisienne, même si l’on apprend que des obus sont tombés tout près. Les voisins de Rigadin ont alors l’idée de lui faire une blague. Ils mettent une bouteille de champagne à l’intérieur d’un obus creux qu’ils envoient ensuite dans son jardin. Rigadin, petit bourgeois de banlieue sans panache ni courage, voyant l’obus, pense d’abord à s’enfuir, mais en est empêché par sa femme qui lui ordonne de le désamorcer. Quand il ouvre l’obus, c’est du champagne qui lui jaillit à la figure. La blague est dévoilée et le reste de la bouteille est alors bu avec les voisins hilares. Quelque temps plus tard, un véritable obus tombe dans le jardin. Croyant à une nouvelle farce, Rigadin tente d’ouvrir l’engin qui explose, projetant tout le monde par terre. Ce film allait inaugurer dans le cinéma un certain usage, que l’on peut qualifier de «balistique», du champagne où la bouteille se transforme en une arme symbolique, le bouchon devenant un projectile capable de dommages, la plupart du temps burlesques. De nombreux films et de nombreuses animations par la suite, certains récents, reprendront en l’adaptant ce gag visuel.

Photographie extraite du film Le champagne de Rigadin (1915) de Georges Monca. Le champagne jaillit à la figure de Rigadin.
Photographie extraite du film Le champagne de Rigadin (1915) de Georges Monca. Les voisins contents de leur farce viennent trinquer avec Rigadin et sa femme.

Drôle d’histoire néanmoins que ce champagne de Rigadin, alors que la guerre a éclaté depuis plus d’un an et qu’elle compte déjà de très nombreuses victimes. Sans doute à l’arrière ne se rendait-on pas compte de l’horreur des combats, et pouvait-on plus librement s’amuser d’une guerre un peu lointaine. Mais surtout, il fallait bien rire, quitte à rire de tout, y compris dans les tranchées, où la demande pour des comédies était forte. Pourtant ce n’est pas vraiment Rigadin qui égaye les soldats, mais bien un nouveau venu d’Outre-Atlantique, Charles Chaplin, avec son personnage de Charlot. «Je me souviendrais toujours comment la renommée de Charlot se répandait au front par les permissionnaires. Ils nous revenaient rubiconds. Et ils nous racontaient les aventures de Charlot au music-hall, de Charlot boxeur, de Charlot matelot, de Charlot déménageur, etc. Alors le rire se répandait de tranchée en tranchée…» écrit Blaise Cendrars. En 1918, sort sur les écrans Shoulder Arms (Charlot Soldat) réalisé par Chaplin. C’est la première fois qu’il aborde la guerre, et encore ne le fait-il que sous la forme d’un rêve. On peut rire de tout, mais dans une période de souffrances, il faut y mettre les formes. Il n’y a d’ailleurs pas de champagne dans le film, même lorsque Charlot, à lui seul ou presque, capture le Kaiser et met fin à la guerre. Après tout il ne s’agit que d’un rêve. Pourtant, un an plus tard, lorsque le film est diffusé pour la première fois en France, sur certaines affiches, Charlot est dessiné triomphant, une bouteille de champagne à la main. On laisse libre court alors au plaisir d’une victoire dont il faut s’amuser, peut-être, mais qu’il faut surtout glorifier !

Affiche française du film Shoulder Arms (Charlot Soldat, 1918) de Charles Chaplin

Effervescence dans les tranchées : entre émotion et réalité.

Si à partir des années 1920, la Grande Guerre sera abordée à plusieurs reprises par le cinéma, en revanche on trouve du champagne dans très peu de films. S’il y en a dans l’un des plus célèbres de Rex Ingram, et l’un des plus populaires, The Four Horsemen of the Apocalypse (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, 1921), c’est pour mieux dénoncer les exactions des troupes allemandes qui occupent sans vergogne un château près de la Marne, descendant des bouteilles de champagne et violentant des femmes lors d’infamantes orgies. Mais, à l’exception des films portant sur la guerre aérienne, j’y reviendrai, dès lors que le film se rapproche des combats, entre dans les tranchées ou touche au quotidien des soldats, le champagne est absent. Il n’y en a pas dans le J’accuse d’Abel Gance sorti en 1919, qui mêle tout à la fois pacifisme et nationalisme, dénonçant autant ceux qui sont responsables de la guerre que ceux qui en ont profité, ni dans All Quiet on the Western Front (À l’Ouest, rien de nouveau, 1930) – superbe adaptation par Lewis Milestone du roman d’Erich Maria Remarque, qui fut célébrée à Hollywood par deux Oscars (meilleur film et meilleur réalisateur) et interdite en Allemagne sous la pression des nazis –, pas plus qu’on n’en trouve dans son équivalent français, Les Croix de bois (1932) de Raymond Bernard, d’après le roman éponyme de Roland Dorgelès. Pas de champagne non plus dans La Grande Illusion (1937) de Jean Renoir, le sujet des prisonniers de guerre ne s’y prêtant pas vraiment, ni bien plus tard dans Paths of Glory (Les Sentiers de la gloire, 1957) de Stanley Kubrick, inspiré d’un roman d’Humphrey Cobb de 1935, ni enfin dans le très récent 1917 (2019) de Sam Mendes, fondé sur une histoire vécue par le grand-père du réalisateur.

Affiche du film The Four Horsemen of the Apocalypse (Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, 1921) réalisé par Rex Ingram
Photographie extraite du film The Four Horsemen of the Apocalypse de Rex Ingram. Des soldats allemands occupent un château dans la Marne et y organisent des orgies lors desquelles ils violentent les femmes et abusent du champagne.

Est-ce à dire qu’il n’y avait pas de champagne sur les champs de bataille ? Au contraire, car si les poilus en buvaient moins que du pinard, on en trouve dès le début et tout au long de la guerre. Il y eut d’abord les bouteilles pillées par les soldats… de toutes les armées. C’est ce dont témoigne un article de 1914 du journal Le vigneron champenois : «Il manque à nos caves ce qu’on retrouve de bouteilles sur les champs de bataille de la Marne. Nous avons encore du champagne pour dix mille batailles.» Il y eut aussi ces bouteilles que les poilus pouvaient tout simplement acheter – 2,85 francs pour du vin d’Algérie, du vin de l’Hérault ou du Saumur mousseux, 8 francs pour du champagne –, celles rapportées de permission, celles enfin qui étaient fournies par l’armée elle-même en certaines occasions. Le menu du 1er janvier 1917 comportait, par exemple, une bouteille de champagne pour quatre hommes. Enfin, on en donnait aussi aux blessés: l’armée britannique prévoyait ainsi 10 bouteilles pour 1000 hommes, et de nombreux mécènes ou négociants en fournissaient aux hôpitaux des armées. Le champagne fut patriote voire patriotique, avec notamment des marques et des étiquettes qui ne laissaient aucun doute: Champagne anti-boche, Gloire française, La Gloire des Alliés, etc.

Etiquette de la maison Bouché Fils & C°

Cette présence du champagne dans la guerre, bien qu’historiquement attestée, fut certainement difficile à mettre en scène pour des réalisateurs qui en avaient été, directement ou indirectement, des témoins profondément marqués, tels Abel Gance, Lewis Milestone ou Raymond Bernard. L’image joyeuse et effervescente de ce vin pouvait paraître difficilement conciliable avec l’absurdité d’un conflit particulièrement meurtrier et traumatisant pour les survivants. Il faudra attendre un cinéma plus récent, moins marqué par l’émotion et le souvenir, pour que le champagne apparaisse dans quelques films. En 1981, dans Gallipoli, le réalisateur Peter Weir lui donne même une véritable fonction narrative, l’utilisant pour faire monter la tension. La veille d’une bataille, dont on devine qu’elle sera une défaite cuisante pour les engagés australiens et même un effroyable et incompréhensible carnage, le major Barton (interprété par Bill Hunter) passe une dernière soirée, seul sous sa tente, à penser à sa femme, à lui écrire une lettre, en buvant la bouteille de Moet & Chandon qu’elle lui a offert avant qu’il ne s’embarque pour la guerre, et en écoutant, sur un vieux phonographe, l’Adagio d’Albinoni. En 1996, dans Capitaine Conan, Bertrand Tavernier met en scène du Veuve Clicquot dans un hôpital militaire de fortune, lorsque le capitaine Conan (Philippe Torreton) en boit avec un blessé de son unité auquel il rend visite. Après les Dardanelles, retour en France, d’abord dans les tranchées de la Somme dans Un long dimanche de fiançailles (2004), réalisé par Jean-Pierre Jeunet, où l’on aperçoit dans un abri souterrain le cadavre d’une bouteille de Dom Pérignon. Ensuite et surtout dans Joyeux Noël (2005) de Christian Carion, dont l’action se déroule dans des tranchées du nord de la France, et rend compte des moments de fraternisation des armées, ici française, allemande et écossaise, lors des périodes de Noël et du nouvel an. Du champagne Deutz est offert en signe d’amitié par le lieutenant français Audebert (Guillaume Canet), d’abord à ses homologues officiers, le lieutenant écossais Gordon (Alex Ferns), son allié, et surtout le lieutenant allemand Horstmayer (Daniel Brühl), son ennemi, avant que les simples soldats finissent par partager, à leur tour, quelques bouteilles. La fiction s’ancre dans l’Histoire.

Affiche du film Gallipoli (1981) réalisé par Peter Weir
Photographie extraite du film Gallipoli (1981) réalisé par Peter Weir
Affiche du film Capitaine Conan (1996) réalisé par Bertrand Tavernier
Photographie extraite du film Capitaine Conan (1996) réalisé par Bertrand Tavernier
Affiche du film Un long dimanche de fiançailles (2004) réalisé par Jean-Pierre Jeunet
Photographie extraite du film Un long dimanche de fiançailles (2004) réalisé par Jean-Pierre Jeunet
Affiche du film Joyeux Noël (2005) de Christian Carion
Photographie extraite du film Joyeux Noël (2005) de Christian Carion: Dany Boon une bouteille de champagne à la main.

Champagne pour les pilotes !

Il en va différemment des films traitant de la guerre aérienne, où le champagne fut présent dès le début. Cela s’explique certainement par le fait que cette boisson fut d’emblée attachée aux origines de l’aviation. La plupart des grandes maisons de champagne décernèrent des prix aux premiers «fous volants», favorisant leurs exploits et les records qui allaient avec. Elles s’associèrent aux meetings aériens, ces «tournois d’oiseau» comme on les appelait, qui furent organisés dès 1909 en Champagne, puis dans toute la France. En outre, les pilotes incarnaient des valeurs de courage et d’excellence, tout en figurant une certaine insouciance dans la vie et par rapport à la mort: ils semblaient avoir ce que, bien plus tard, l’écrivain Tom Wolfe appela «l’étoffe des héros». Enfin, dans un contexte militaire, ils n’étaient pas non plus n’importe quels soldats, mais chevaliers des cieux, ils avaient acquis une sorte d’aura aristocratique. Autant de valeurs, de vertus et un statut qui les reliaient presque naturellement au champagne.

L’un des premiers réalisateurs à faire des films sur les pilotes de la Grande Guerre fut l’américain Willian Wellman. Il connaissait bien le sujet s’étant engagé comme pilote durant la guerre. En 1927, il réalise Wings (Les Ailes), première réalisation à recevoir l’Oscar du meilleur film en 1929. Célèbre pour ses batailles aériennes, époustouflantes pour l’époque, cette œuvre inclut également une étonnante scène d’ivresse au champagne censée se dérouler aux Folies Bergères. Des bulles flottent autour d’un des pilotes venu en permission. Trente ans plus tard, il consacrera son dernier film Lafayette Escadrille (C’est la guerre, 1958) à la célèbre unité de pilotes américains volontaires, venus se battre aux côtés des Français avant même que leur pays n’entre en guerre et à laquelle il avait, lui-même, appartenu. Là encore, les futurs pilotes américains à peine arrivés à Paris, sont invités à boire du champagne par un des as de l’aviation : Lufberry (interprété par James Garner). Dans ses films, Wellman essaie non pas de minimiser l’héroïsme des pilotes, dont la plupart mourraient jeunes, mais d’en montrer la complexité, l’ambiguïté parfois aussi, en l’incluant dans une réalité et un quotidien qu’il cherche à décrire avec la plus grande justesse. De ce point de vue, Flyboys (2006) réalisé par Tony Bill ressemble à un remake gadget, et raté, du dernier film de Wellman, avec d’improbables combats aériens tout juste bons à figurer dans un mauvais jeu vidéo, une scène avec du champagne tout au plus anecdotique (un pilote en apporte une bouteille pour offrir à des prostituées) et des personnages à la psychologie épaisse.

William Wellman dans le cockpit d’un avion allemand abattu durant la Première Guerre mondiale
William Wellman préparant une scène aérienne
Affiche du film Wings (Les Ailes,1927) réalisé par William Wellman
Photographie extraite du film Wings (Les Ailes,1927) réalisé par William Wellman
Photographie extraite du film Wings (Les Ailes,1927) réalisé par William Wellman
Affiche du film Lafayette Escadrille (C’est la guerre, 1958) réalisé par William Wellman
William Wellman dirigeant son fils dans Lafayette Escadrille (C’est la Guerre, 1958)
Photographie extraite du film Lafayette Escadrille (C’est la guerre, 1958) réalisé par William Wellman
Affiche du film Flyboys (2006) réalisé par Tony Bill
Photographie extraite du film Affiche du film Flyboys (2006) réalisé par Tony Bill

Si les pilotes américains buvaient du champagne, que dire alors des pilotes français filmés par Anatole Litvak en 1935 dans L’Equipage, seconde adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel qui s’était engagé comme aviateur. Moët & Chandon semble tout simplement être leur quotidien, au point d’en dessiner une bouteille géante sur les murs de leur mess comme pour la vénérer. Ils en boivent ensemble et fraternellement le midi, et également le soir quand ils sortent s’encanailler. Il en va de même pour les Allemands filmés par John Guillermin en 1966 dans The Blue Max (Le crépuscule des aigles), avec cette particularité que le champagne y est plus particulièrement apprécié par les pilotes d’ascendance aristocratique, qui composent l’essentiel de l’escadrille, aux manières raffinées, aux vertus chevaleresques et au comportement insouciant, symbolisés par le personnage de Willi von Klugermann (Jeremy Kemp), équivalent fictionnel de Manfred von Richthofen, le fameux Baron rouge. A l’inverse, Bruno Stachel (George Peppard), le protagoniste du film, n’est que le fils d’un roturier qui a commencé la guerre dans les tranchées avant, à force de travail et de volonté, de devenir pilote. Chez lui, rien n’est aristocratique, et s’il connait les codes de la bienséance et du milieu de l’aviation, ce n’est pas pour autant qu’il les respecte ni les comprends. Il est l’antithèse de von Klugermann. Son rapport au champagne en est la meilleure illustration. Il en consomme, car cela se fait à certaines occasions, mais sans forcément l’apprécier, lui préférant le schnaps, à l’inverse de Willi von Klugermann qui n’hésite pas à revendiquer en toute occasion son goût pour du champagne, qui plus est millésimé, avec un faible pour l’année 1903. Tout les sépare, même si chacun voudrait être un peu de l’autre. Seule la mort les réunira.

Affiche du film L’Equipage (1935) réalisé par Anatole Litvak
Affiche du film The Blue Max (Le crépuscule des aigles, 1966) réalisé par John Guillermin
Image promotionnelle pour le film The Blue Max (Le crépuscule des aigles, 1966) réalisé par John Guillermin

Évoquons encore Darling Lili (1970) de Blake Edwards, même si ce film tient davantage de la comédie musicale et de la comédie d’espionnage que d’un film sur la guerre et les pilotes. C’est pourtant un as de l’aviation, le major William Larrabee, qu’incarne Rock Hudson, qui sera espionné par Julie Andrews, une chanteuse au service de l’Allemagne. Du champagne, il y en a tout le temps, et il est bu partout, à Paris dans les cabarets, dans les chambres d’hôtel, lors d’un pique-nique à trois heures du matin…. Même s’il contribue à donner du pilote l’image d’un charmeur distingué doté d’un savoir-vivre à toute épreuve, habitué aux bonnes choses, la présence de champagne dans ce film tient autant à la personnalité de Lili, chanteuse de revue et espionne (il faut se souvenir que dans un des tout premiers films d’espionnage, Dishonored sorti en 1931 et réalisé par Josef von Sternberg, Marlène Dietrich, dans un rôle à la Mata Hari, boit du Veuve Clicquot). Quoi qu’il en soit, c’est encore avec du champagne, du Cordon Rouge de chez Mumm, qu’est célébré l’armistice.

Affiche du film Darling Lili (1970) réalisé par Blake Edwards
Image promotionnelle pour le film Darling Lili (1970) réalisé par Blake Edwards
Dans Darling Lili (1970) de Blake Edwards on fête l’armistice au champagne

Quand c’est fini, ce n’est pas encore terminé

Pourtant, la fin des hostilités ne signifia pas la fin de la Grande Guerre. Comme on le voit bien dans Capitaine Conan, les troupes ne furent pas démobilisées du jour au lendemain mais restèrent plusieurs mois encore en opération. Tel est le mot, d’ailleurs utilisé par le général Pitard de Lauzier (Claude Rich), et qui résume parfaitement la situation: «nous sommes une armée en opérations, mon petit bonhomme. Il y a la paix, la guerre et les opérations ».

Claude Rich et Samuel Le Bihan dans Capitaine Conan (1996) réalisé par Bertrand Tavernier

Plusieurs films porteront cette immédiate après-guerre, montrant qu’elle en fut le prolongement au sein de la société. Mentionnons-en deux.

Il y a d’abord La Vie et rien d’autre (1989) réalisé par Bertrand Tavernier, dans lequel Philippe Noiret joue le commandant Delaplane, un militaire chargé de recenser les soldats disparus et de les identifier. Il croise le chemin de Sabine Azéma, Irène, une femme du monde qui recherche son mari disparu. C’est difficilement qu’ils parviendront à partager une bouteille de champagne, car l’aubergiste qui les sert n’en a plus depuis longtemps. L’économie locale était à reconstruire intégralement, beaucoup de vignobles étaient détruits, et la demande en champagne excédait ce qui était produit. En outre les armées alliées, notamment l’armée américaine, avaient tendance à se servir les premières dans les stocks restants. C’est d’ailleurs lors d’une fête donnée par des soldats américains que Delaplance et Irène pourront boire une bouteille de Mercier. On trouve toujours, chez Bertrand Tavernier un souci du détail historique vraisemblable.

Affiche du film La Vie et rien d’autre (1989) réalisé par Bertrand Tavernier

Il y a enfin Au revoir là-haut (2017), adaptation par Albert Dupontel du roman de Pierre Lemaître, lauréat du Goncourt 2013. A la fin de ce film qui aborde les impacts de la guerre sur la société française, à travers le statut des gueules cassées, ou en dénonçant les profiteurs, de toute sorte, des horreurs de la guerre, protégés et mêmes encouragés par les autorités de la République, Dupontel tourne une scène superbe où le champagne joue un rôle majeur. Lors d’une fête délirante, jubilatoire, organisée à l’hôtel Lutetia, on fusille symboliquement tous ces responsables et profiteurs. A l’instar des gueules cassées, dont certains durent porter des masques tant les blessures qui leur avaient été infligées les rendaient insoutenables à regarder, les grands personnages des Etats, du Kaiser à Paul Painlevé, les généraux et maréchaux français, Joffre, Foch, Pétain, mais aussi les grands capitalistes, sont tous représentés par des masques grotesques. En face d’eux, se tient un peloton de jeunes gens hilares, secouant des bouteilles de champagne Lanson. Quand le signal est donné, les bouchons sont expulsés et «exécutent» ces figures devenues dérisoires d’un pouvoir moqué. Le coup de grâce est donné par une tarte à la crème qu’on écrase sur les masques. Absente dans le livre, Albert Dupontel signe là une séquence grinçante et jouissive, renouant avec l’usage «balistique» du champagne que j’évoquais plus haut, qui va de Rigadin au Retour du Grand Blond (1974) d’Yves Robert, en passant par Ninotchka (1939) de Lubitsch ou The Flying Deuce (Laurel et Hardy conscrits, 1939), et par plusieurs courts métrages d’animation de Walt Disney. Ce faisant, il retrouve, avec talent, cette morale de la tarte à la crème, pour reprendre les mots utilisés par l’écrivain Petr Kral pour caractériser le burlesque… et du bouchon de champagne !

Affiche du film Au revoir là-haut (2017) réalisé par Albert Dupontel

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